Le renouveau de la randonnée
Adaptation à la surfréquentation, nouveaux profils de randonneurs, stages pour se débrouiller sans téléphone en montagne... Notre série sur le renouveau de la randonnée.
La crise sanitaire liée à la Covid-19 a marqué un tournant dans la pratique de la randonnée en France. Selon l’Association nationale des randonneurs (ANR), le nombre de pratiquants a augmenté de 30 % entre 2019 et 2021, passant de 12 à 15,6 millions de personnes. Cette hausse s’explique par les restrictions de déplacement et la recherche d’activités en plein air, perçues comme sûres et accessibles. Les parcs naturels régionaux et les sentiers de grande randonnée, comme le GR®20 en Corse ou le GR®34 en Bretagne, ont enregistré des pics de fréquentation dépassant parfois 50 % par rapport aux années précédentes. La randonnée est devenue une alternative aux voyages lointains et aux loisirs indoor, souvent limités par les mesures sanitaires. Cette tendance s’inscrit dans un mouvement plus large de reconnexion à la nature, encouragé par les discours écologistes et les appels à réduire l’empreinte carbone des activités touristiques.
L’essor de la randonnée a attiré des publics variés, modifiant profondément les pratiques traditionnelles. Une étude de l’Institut national de la statistique et des études économiques (INSEE) révèle que 40 % des nouveaux randonneurs en 2020 étaient des urbains de moins de 35 ans, souvent sans expérience préalable. Ces néophytes privilégient les randonnées courtes (moins de 5 km) et les parcours balisés, comme ceux du Réseau des Grands Sites de France, plutôt que les treks de plusieurs jours. Les femmes représentent désormais 55 % des pratiquants, contre 45 % avant la pandémie. Les réseaux sociaux, notamment Instagram et TikTok, jouent un rôle clé dans cette démocratisation, en popularisant des itinéraires esthétiques ou viraux, comme le Sentier des Douaniers en Bretagne. Les clubs de randonnée, comme la Fédération française de randonnée pédestre (FFRandonnée), ont adapté leurs offres avec des sorties guidées et des applications mobiles pour accompagner ces nouveaux venus.
L’afflux massif de randonneurs soulève des questions environnementales et sociales dans les territoires concernés. Dans les Alpes ou les Pyrénées, certaines zones protégées, comme les Parcs nationaux, ont vu leur écosystème fragilisé par le piétinement et les déchets laissés par les visiteurs. En 2021, le Parc national des Écrins a enregistré une hausse de 20 % des interventions pour dépollution, notamment dans les zones de bivouac. Les collectivités locales tentent de réguler cette fréquentation en instaurant des quotas de visiteurs ou en limitant l’accès à certains sentiers, comme à Saint-Guilhem-le-Désert (Hérault), où l’affluence a doublé depuis 2020. Par ailleurs, la randonnée est de plus en plus associée à des démarches de tourisme durable, avec des labels comme Green Key ou Clef Verte, qui encouragent les hébergements éco-responsables. Les acteurs locaux, comme les offices de tourisme ou les associations, promeuvent des pratiques respectueuses, comme le Leave No Trace (ne laisser aucune trace), pour préserver les paysages.
La randonnée représente désormais un levier économique pour les territoires ruraux, souvent en déclin démographique. Selon la Banque des Territoires, les dépenses liées à la randonnée (hébergement, restauration, équipement) ont généré 1,2 milliard d’euros en 2022, soit une hausse de 25 % par rapport à 2019. Les gîtes ruraux et les chambres d’hôtes ont vu leur taux d’occupation augmenter, notamment dans des régions comme l’Ardèche ou les Vosges, où les séjours durent en moyenne 3,5 jours. Les producteurs locaux (fromagers, apiculteurs) bénéficient aussi de cette manne, en vendant leurs produits aux randonneurs via des circuits courts. Cependant, cette manne économique reste inégalement répartie : les petites communes peinent à investir dans des infrastructures adaptées (parkings, sanitaires), tandis que les grandes stations de ski ou les parcs naturels captent l’essentiel des retombées. Le Fonds européen de développement régional (FEDER) finance des projets comme la création de sentiers thématiques pour dynamiser ces zones.
Malgré son essor, la randonnée fait face à plusieurs défis structurels. Le premier est la *saturation des sites* : en 2023, 30 % des sentiers balisés en France étaient jugés en *état de dégradation avancée* par la FFRandonnée, en raison de l’augmentation des fréquences. Le second est la *pérennisation des nouveaux pratiquants* : une enquête de l’ANR montre que 60 % des néophytes abandonnent après un an, faute d’accompagnement ou de motivation. Pour y répondre, des initiatives émergent, comme les *parcours labellisés* (ex : *GR® de Pays*) ou les *applications de géolocalisation* (ex : *Visorando*), qui proposent des défis personnalisés. Le troisième défi est la *sécurisation des pratiques* : en 2022, les secours en montagne ont intervenu 12 000 fois, un chiffre en hausse de 15 % depuis 2019, souvent lié à un manque de préparation des randonneurs. Les pouvoirs publics, via le *Ministère des Sports*, réfléchissent à des campagnes de sensibilisation, tandis que les assureurs adaptent leurs offres pour couvrir les risques liés à la randonnée.

