Présomption de légitime défense pour les policiers : une proposition de loi qui pose problème ?
Déposée en décembre 2024 au Parlement, rejetée en commission une première fois début 2026, la « proposition de loi visant à reconnaître une présomption de légitime défense pour les forces de l’ordre dans l’exercice de leurs fonctions » a été adoptée à l’Assemblée nationale, le 7 juillet. Revendiquée de longue date par les syndicats de police, elle fait polémique et a réuni contre elle en deux jours plus de 500 000 signatures dans une pétition déposée sur le site de l’Assemblée .
En décembre 2024, une proposition de loi intitulée « visant à reconnaître une présomption de légitime défense pour les forces de l’ordre dans l’exercice de leurs fonctions » a été déposée au Parlement français. Initialement rejetée en commission début 2026, elle a finalement été adoptée par l’Assemblée nationale le 7 juillet 2026. Ce texte, porté par le groupe Les Républicains, vise à faciliter l’usage des armes par les policiers et gendarmes en instaurant une présomption de légalité pour leurs interventions. Il a suscité une forte opposition, avec plus de 500 000 signatures recueillies contre lui en deux jours sur une pétition en ligne. La Défenseure des droits, Claire Hédon, a également alerté sur les risques juridiques et pratiques liés à ce texte.
Depuis 2017, l’article L435-1 du Code de la sécurité intérieure encadre strictement l’usage des armes par les forces de l’ordre. Il autorise les policiers et gendarmes à tirer uniquement dans cinq cas précis : la légitime défense, la conservation d’une position, l’arrêt d’un fuyard, un refus d’obtempérer créant un danger, ou lors d’un « périple meurtrier » (individu commettant un massacre). L’usage de l’arme doit toujours être absolument nécessaire et strictement proportionné. En 2017, cette réforme avait été justifiée par la volonté de clarifier les règles, mais elle n’a pas supprimé les débats sur leur application. Les policiers restent soumis à la jurisprudence de la Cour européenne des droits de l’homme, très exigeante en matière de proportionnalité.
Le texte adopté le 7 juillet 2026 modifie partiellement la proposition initiale. Contrairement à ce qui était initialement prévu, il ne crée pas une présomption de légitime défense pour les policiers, mais une présomption de conformité à l’article L435-1. Cela signifie que les agents sont désormais présumés avoir agi dans le cadre légal autorisé lorsqu’ils utilisent leur arme. Cependant, le titre du texte n’a pas été modifié, ce qui maintient une ambiguïté sur son contenu réel. Cette présomption inverse la charge de la preuve : ce n’est plus aux policiers de prouver qu’ils ont agi légalement, mais aux victimes ou au ministère public de démontrer qu’ils ont enfreint la loi.
La principale conséquence de cette réforme concerne les enquêtes judiciaires après un usage d’arme par un policier. Selon l’article 62-2 du Code de procédure pénale, une garde à vue est une mesure de contrainte permettant de maintenir une personne suspectée d’une infraction à la disposition des enquêteurs. Avec la présomption de légalité, les policiers ne peuvent plus être placés en garde à vue pour usage d’arme, car ils ne sont plus considérés comme suspects. Cela complique les investigations, car les agents disposent alors de temps pour se coordonner et ajuster leur version des faits, notamment en visionnant des images ou en discutant entre eux. L’Inspection générale de la police nationale (IGPN) a déjà pointé le problème des faux procès-verbaux dans ce contexte.
La proposition de loi répond à une demande ancienne des syndicats de police, qui dénoncent une « insécurité juridique » et une judiciarisation excessive de leurs actions. Politiquement, ce texte était initialement porté par l’extrême droite, mais il a gagné du soutien, notamment de l’ancien préfet de police et actuel ministre de l’Intérieur, Laurent Nuñez. Pour éviter un débat parlementaire houleux, le gouvernement a utilisé le vote bloqué, prévu par l’article 44 de la Constitution, qui permet d’adopter un texte sans amendements non acceptés par le gouvernement. Le texte est désormais transmis au Sénat, où la majorité de droite devrait faciliter son adoption. La Défenseure des droits, Claire Hédon, a critiqué ce texte, estimant qu’il complexifie un cadre juridique déjà protecteur.
En Europe, la plupart des pays appliquent des règles strictes inspirées de la jurisprudence de la Cour européenne des droits de l’homme, sans débat sur un assouplissement des conditions d’usage des armes par la police. Par exemple, au Royaume-Uni, en Belgique ou en Allemagne, les policiers ne sont pas autorisés à tirer sauf en cas de menace immédiate et grave. En Italie, des réformes similaires à celle proposée en France ont été adoptées en 2019 et 2024 sous l’impulsion de Matteo Salvini, leader de l’extrême droite. Ces réformes ont conduit à une augmentation des condamnations de l’Italie par la Cour européenne des droits de l’homme pour des violences policières. En France, la pression des syndicats policiers est plus forte qu’ailleurs en Europe, ce qui explique en partie cette proposition de loi.
Les opposants au texte, dont la Défenseure des droits et plus de 500 000 signataires, craignent qu’il favorise l’impunité des forces de l’ordre. Ils soulignent que la présomption de légalité pourrait encourager les policiers à mentir ou à falsifier des éléments pour justifier leurs actes, comme l’a déjà révélé l’IGPN dans ses rapports. Par ailleurs, le texte est accusé de complexifier les procédures judiciaires, alors que l’article L435-1 était déjà critiqué pour son manque de clarté. Certains experts, comme le professeur Olivier Cahn, estiment que la solution aurait été de simplifier cet article plutôt que d’instaurer une présomption qui renverse la charge de la preuve. Enfin, le texte est perçu comme une réponse politique à une pression syndicale, plutôt qu’une mesure nécessaire pour améliorer la sécurité des agents.

