Camille Peugny : « La fin de non-recevoir de la part du gouvernement a accentué la colère des jeunes »
Conditions d'études dégradées, craintes pour l’avenir, injustice de la sélection scolaire, marché du travail fermé : le mouvement des jeunes cristallise les pressions qu’ils subissent, explique le sociologue Camille Peugny..
Le mouvement de protestation des jeunes en France, parti des quartiers défavorisés, s’est étendu à l’ensemble du territoire et a touché aussi bien les lycéens que les étudiants. Cette mobilisation s’explique par des conditions d’enseignement dégradées dans de nombreux établissements, y compris dans des lycées prestigieux. Les revendications portent notamment sur l’amélioration des infrastructures (salles délabrées, ordinateurs hors service, plafonds qui s’effondrent), mais aussi sur le système de sélection dans l’enseignement supérieur, incarné par la plateforme Parcoursup. Cette dernière, utilisée pour l’affectation des élèves après le baccalauréat, est critiquée pour ses affectations arbitraires et ses délais de réponse trop longs, parfois jusqu’en septembre. Les jeunes dénoncent également l’allongement des journées de cours et la précarité de leur avenir professionnel, alors que les exigences de diplôme augmentent pour des emplois de plus en plus précaires.
Selon le sociologue Camille Peugny, les jeunes ont pris conscience que l’égalité des chances, souvent présentée comme un idéal, relève en réalité d’un mythe. Le système scolaire français, notamment depuis la réforme du baccalauréat en 2019, pousse les élèves à faire des choix précoces et décisifs (comme le choix de spécialités en première et terminale) sans leur donner les moyens de réussir. Cette précocité des choix, combinée à des conditions d’étude inégales selon les territoires, renforce le sentiment d’être sacrifié. Les élèves des beaux quartiers, comme ceux des grandes écoles, se mobilisent aussi pour défendre l’idée d’une meilleure répartition des ressources, sans nécessairement remettre en cause les privilèges existants. Le sociologue souligne que ces revendications restent concrètes : plus de professeurs, des salles de classe en bon état et des équipements fonctionnels.
La colère des jeunes a été amplifiée par ce que Camille Peugny qualifie de fin de non-recevoir de la part du gouvernement. Lors de son allocution du 18 octobre, le président Emmanuel Macron n’a annoncé aucune mesure pour répondre aux revendications des manifestants, malgré des mobilisations massives (plus de 500 000 personnes dans la rue le 17 octobre). Cette absence de dialogue rappelle des époques passées, comme celles de François Mitterrand ou Jacques Chirac, où des délégations de lycéens étaient reçues à l’Élysée. Aujourd’hui, les jeunes ont le sentiment d’être ignorés par une société vieillissante, qui les observe avec ironie ou hostilité, et qui ne prend pas en compte leurs inquiétudes concernant l’insertion professionnelle, la crise environnementale ou les crises internationales.
Les réformes éducatives récentes, comme celle de 2019, transforment les lycéens en entrepreneurs de leur propre parcours, selon Peugny. Ils doivent composer leur baccalauréat « à la carte » en choisissant des spécialités et des options, alors que des études (comme celles de Cécile Van de Velde) montrent que cette précocité des choix est une source majeure d’angoisse pour les jeunes. Le sociologue souligne que ce système crée un discours contradictoire : les élèves sont incités à se dépasser et à être meilleurs que leurs pairs pour accéder à l’enseignement supérieur, mais leurs conditions de vie et d’étude ne leur permettent pas de rivaliser équitablement. Cette situation nourrit un sentiment d’injustice et de sacrifice.
Les violences observées lors des manifestations du 17 octobre, notamment des pillages, ont suscité des questions sur une éventuelle radicalisation politique. Cependant, Camille Peugny précise qu’il n’existe pas de preuve d’un appel généralisé à un renversement de l’ordre établi. Les revendications des jeunes restent centrées sur des demandes concrètes : plus de moyens pour l’éducation. Les violences pourraient en partie s’expliquer par des réponses policières perçues comme disproportionnées, ce qui, selon l’article, pourrait tendre les relations entre les jeunes et les forces de l’ordre. Les mots d’ordre des manifestants ne sont pas révolutionnaires, mais ils reflètent une frustration croissante face à l’inaction politique.

