Pour quelles raisons André Citroën pourrait-il devenir le premier industriel à entrer au Panthéon ?
L’industriel français André Citroën sur un paquebot. Library of Congress /George Grantham Bain Collection L’ESSENTIEL Lors de la rencontre des entrepreneurs de France, le président du Medef Patrick Martin a soutenu le projet d’entrée au Panthéon d’André Citroën.
André Citroën, fondateur de la marque automobile éponyme, reste moins célèbre que ses innovations ou sa marque. Polytechnicien de formation, il se distingue d’abord par son génie technique en industrialisant la production d’engrenages à chevrons, un système qui deviendra l’emblème de son entreprise. En 1908, il reprend le constructeur automobile Mors et le restructure en appliquant des méthodes de production rationalisées, axées sur l’exportation. Son impact réel se mesure à partir de la Première Guerre mondiale, où il transforme radicalement l’industrie automobile française et mondiale. En seulement dix ans, Citroën devient le deuxième constructeur automobile mondial, avant de frôler la faillite en 1935. Son parcours, marqué par des avancées technologiques et des choix audacieux, soulève la question de sa reconnaissance historique, notamment une entrée au Panthéon, où il serait le premier industriel à y figurer.
Pendant la Première Guerre mondiale, André Citroën, alors âgé de 36 ans, est mobilisé et constate les lacunes de la production militaire française, notamment en munitions. Il propose une solution révolutionnaire : découper la fabrication d’obus en 39 opérations simples, permettant à des ouvriers non qualifiés de contribuer à l’effort de guerre. Cette méthode, inspirée des principes du travail à la chaîne, lui permet de produire 50 000 obus par jour dans une usine construite en seulement quatre mois, située quai de Javel à Paris. Au total, ses usines fourniront 24 millions d’obus pendant le conflit. Cette expérience marque un tournant : Citroën comprend que la production de masse et l’organisation scientifique du travail sont des leviers puissants pour l’industrie. Après la guerre, il applique ces principes à l’automobile, lançant en 1919 la Type A, première voiture française produite en grande série à un prix abordable.
Après la guerre, André Citroën applique les méthodes de production de masse à l’automobile, avec pour objectif de rendre les véhicules accessibles au plus grand nombre. En 1919, il lance la Type A, première voiture française produite en série, suivie en 1934 par la traction avant, une révolution technologique. Cette voiture, dotée d’une transmission avant et d’une carrosserie tout en acier (grâce à l’emboutissage), est équipée de 100 brevets, ce qui en fait un concentré d’innovations. Citroën innove aussi dans la conception des usines, comme celle du quai de Javel à Paris, conçue pour être à la fois gigantesque et moderne. Cependant, ces projets pharaoniques, combinés à la crise économique de 1929, entraînent des difficultés financières majeures. La traction avant, bien que prometteuse, est produite dans une usine coûteuse et insuffisamment rentable, contribuant à la chute de l’entreprise.
André Citroën se distingue par son approche avant-gardiste du marketing et de la communication, bien avant l’ère moderne. Il modernise les techniques de vente en instaurant un suivi rigoureux de la prospection et en fidélisant la clientèle. Il organise des événements spectaculaires, comme des portes ouvertes chez les concessionnaires ou des grands raids à travers le monde, comme la Croisière noire en Afrique (1924-1925) ou la Croisière jaune en Asie (1931-1932), qui opposent Citroën à son rival Renault. Il cible aussi les femmes conductrices avec des campagnes publicitaires audacieuses, comme le slogan « La femme moderne ne circule qu’en cabriolet Citroën » en 1926. Citroën utilise également l’architecture de ses succursales comme outil de communication, et lance des produits dérivés, comme des jouets pour enfants (la Citroënette à pédale ou électrique) dès 1923. Son coup de maître reste l’illumination de la tour Eiffel pendant dix ans, un symbole lumineux visible dans tout Paris, qui attire l’attention du monde entier.
André Citroën se différencie de ses concurrents par son approche sociale et humaine de la gestion d’entreprise. Dès 1914, dans son usine du quai de Javel, il met en place des avantages sociaux innovants pour l’époque : une cantine pour 3 000 couverts, des services sanitaires, une épicerie, des primes de naissance et une pouponnière. En 1927, il instaure le 13e mois, une prime annuelle pour les employés, bien avant que cette pratique ne se généralise. Il recrute et entoure des talents comme l’ingénieur Salomon (père de la Type A), André Lefèbvre (ingénieur aéronautique et concepteur de la traction avant), ou Flaminio Bertoni (designer de la 2CV et de la DS). Il s’appuie aussi sur Georges-Marie Haardt, bras droit depuis Mors, pour organiser les grands raids et promouvoir la marque. Ces choix reflètent une vision moderne de l’entreprise, où l’innovation sociale va de pair avec l’innovation technique.
Malgré ses innovations et son génie commercial, André Citroën est victime de ses excès et de la crise économique de 1929. Ses projets ambitieux, comme la construction d’une usine pharaonique pour la *traction avant*, s’avèrent trop coûteux et mal adaptés au contexte économique. Les banques, lassées par ses dépenses extravagantes, refusent de le soutenir davantage. En 1935, ses créanciers, dont Michelin, exigent le remboursement de leurs avances. Ses actions, gagées contre une dette non remboursée, passent sous le contrôle d’un autre groupe (« auvergnat »). Citroën perd le contrôle de son entreprise et meurt la même année, à 57 ans. Son rival Louis Renault, présent à ses funérailles, lui rend hommage en déclarant : *« Citroën nous fait du bien : il nous empêche de nous endormir. »* Son héritage technique et commercial perdure, avec des modèles comme la *2CV* (1948) et la *DS* (1955), conçus par ses anciens collaborateurs, perpétuant son esprit avant-gardiste.

