L’IA ouverte rattrape les modèles propriétaires, et la Chine en profite
Les modèles IA à poids ouverts peuvent tenir tête aux modèles propriétaires. Ce qui n’est pas sans provoquer des frictions géopolitiques, avec d’un côté les champions américains des modèles fermés, de l’autre les spécialistes chinois des modèles ouverts.
Les modèles d'intelligence artificielle (IA) à poids ouverts, c'est-à-dire dont les paramètres techniques sont accessibles librement, rattrapent désormais les modèles propriétaires en termes de performances. Selon l'indice Artificial Analysis Intelligence, les quatre modèles les plus performants restent américains et fermés, avec des scores entre 61 et 63. Cependant, quatre modèles ouverts, tous chinois, se situent juste derrière avec des scores entre 57 et 60. L'écart entre les deux types de modèles se réduit rapidement : pour les tâches de moins de 8 heures, les modèles ouverts sont aussi performants que les fermés. Entre 8 et 12 heures, les modèles fermés gardent un léger avantage, mais au-delà de 12 heures, même eux deviennent moins fiables. Ces données proviennent du rapport State of Open Source AI publié par Mozilla en septembre 2026, qui compile des benchmarks et des études externes.
Un des principaux atouts des modèles ouverts est leur coût réduit. Par exemple, Kimi K3, un modèle chinois ouvert, coûte 30 % moins cher qu'un modèle propriétaire comme Fable 5 pour traiter un million de tokens (unités de texte). Le modèle américain Grok 4.6 est l'exception, avec un prix similaire à Kimi K3 pour les 200 000 premiers tokens. En août 2026, huit des dix modèles les plus utilisés sur la plateforme OpenRouter, qui permet d'accéder à plusieurs modèles via une seule API, étaient des modèles ouverts. Parmi eux, DeepSeek V4 Flash a traité 45 100 milliards de tokens, loin devant les modèles fermés comme GPT-5.6 Luna (23 600 milliards) ou Opus 5 (7 100 milliards). Ces chiffres montrent une domination croissante des modèles ouverts dans l'usage réel, même si les modèles fermés restent populaires dans les entreprises.
Malgré leurs performances et leur coût attractif, les modèles ouverts posent des défis majeurs. Leur principal inconvénient réside dans leur maintenance et leur intégration en production. Les équipes doivent gérer elles-mêmes les mises à jour, le déploiement et l'évaluation des modèles, ce qui nécessite des compétences techniques avancées. Les modèles fermés, en revanche, offrent une solution clé en main avec un support et une responsabilité contractuelle. Selon le rapport de Mozilla, 53 % des petites entreprises utilisent des modèles ouverts en production, contre 54 % pour les modèles fermés. Dans les entreprises de taille moyenne, 55 % utilisent des modèles ouverts contre 66 % pour les fermés. L'écart se creuse dans les grandes entreprises, où seulement 57 % utilisent des modèles ouverts contre 73 % pour les fermés. Les développeurs citent souvent la complexité de gestion quotidienne comme raison de leur abandon.
Les modèles fermés conservent certains avantages, notamment pour des tâches professionnelles complexes. Par exemple, Fable 5, un modèle américain fermé, surpasse Kimi K3 de 92 points dans un benchmark appelé GDPval-AA v2, qui évalue des tâches à haute valeur ajoutée. Les modèles fermés sont également plus efficaces pour trouver des informations dispersées dans de très longs contextes, comme un million de tokens. Dans ce domaine, Gemini 3.1 Pro atteint 89 % de réussite, contre 41 % pour DeepSeek V4-Pro. Un autre avantage des modèles fermés est la responsabilité assumée par le fournisseur, qui réduit le risque pour l'utilisateur. Malgré ces atouts, les modèles ouverts représentent déjà plus d'un tiers des tokens utilisés en production.
La Chine mise sur les modèles ouverts comme levier d'influence technologique et économique. En juillet 2026, Pékin a créé la World Artificial Intelligence Cooperation Organization (WAICO), une organisation internationale visant à promouvoir l'IA ouverte, avec 37 membres principalement en Afrique, en Asie du Sud-Est et en Amérique latine. Cette initiative s'inscrit en réponse à Pax Silica, une initiative américaine lancée fin 2025 pour sécuriser l'approvisionnement en semi-conducteurs et terres rares. La Chine encourage la publication des poids des modèles pour permettre aux développeurs et entreprises de les adapter librement. En 2026, plus de 46 % des tokens transitant par OpenRouter proviennent de modèles chinois, selon Mozilla. Cette stratégie inquiète les États-Unis, qui y voient une menace pour leur domination technologique et une alternative bon marché aux modèles américains.
L'essor des modèles ouverts chinois crée une tension géopolitique. Les États-Unis, représentés par l'administration Trump, refusent de réguler l'IA de frontière pour ne pas freiner leurs champions nationaux, tout en craignant que la Chine ne prenne l'avantage. En juin 2026, l'administration Trump a interdit à Anthropic de distribuer ses modèles *Fable 5* et *Mythos 5*, ce qui a renforcé les enjeux de souveraineté technologique. Une lettre ouverte signée par les principaux acteurs de l'IA occidentale, à l'exception d'Anthropic, a probablement fait reculer l'administration américaine dans ses projets de restrictions contre les modèles ouverts. Ces modèles, comme Kimi K3, sont difficiles à bloquer une fois publiés, ce qui complique leur contrôle par les gouvernements.

