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Économie

Moins de nouveaux livres, plus de coups de cœur : une librairie rennaise teste la sobriété dans ses rayons

Alternatives Économiques · mis à jour 28 sept.

Initiée par une association, la « trêve des nouveautés » en librairie vise à réduire les retours d'invendus et alerter sur la surproduction. À Rennes, l'enseigne La Nuit des temps expérimente cette démarche depuis deux ans..

La trêve des nouveautés

La trêve des nouveautés est une initiative lancée par l’Association pour l’écologie du livre, à laquelle participent plus de 80 librairies en France et en Belgique francophone, dont la librairie rennaise La Nuit des temps. Cette expérimentation consiste à ne pas commander, ou à réduire fortement, les nouvelles publications avant leur sortie, afin de protester contre la surproduction dans l’industrie du livre. En 2025, 36 119 nouveautés ont été publiées en France, un chiffre en baisse de 19,2 % par rapport à 2019, mais qui reste élevé. La surproduction persiste, avec 13 % des livres expédiés aux points de vente qui finissent détruits. L’objectif de la trêve est de vendre mieux plutôt que plus, en misant sur des coups de cœur plutôt que sur une accumulation de titres.

Un contexte économique difficile

Les librairies indépendantes font face à un contexte économique tendu, marqué par l’inflation, la hausse des charges et une baisse des ventes en volume de 0,5 % en 2025. Dans ce secteur, 62 % des nouvelles publications deviennent des invendus, selon Louis Wiart, professeur en communication à l’université libre de Bruxelles et coauteur de l’ouvrage Économie du livre (2025). Les retours de livres invendus représentent un coût supplémentaire, estimé entre 5 % et 10 % du prix d’un livre, incluant les frais de transport et de gestion des stocks. La librairie rennaise La Nuit des temps a ainsi évité 800 kg de retours en un an, ce qui se traduit par des économies indirectes sur les frais logistiques.

Une librairie pionnière

La librairie La Nuit des temps, située à Rennes, teste la trêve des nouveautés depuis deux ans, principalement sur le rayon littérature. Cette démarche a nécessité une communication en amont avec les maisons d’édition, dont les représentants viennent régulièrement présenter leurs nouveautés. Ayla Saura, cofondatrice de la librairie, souligne que les éditeurs ont été prévenus six mois à l’avance et que les rendez-vous ont été maintenus pour continuer à collaborer sur les catalogues. Malgré des réticences initiales, le bilan est positif : la librairie vend moins de références mais mieux, ce qui se traduit par une augmentation de son chiffre d’affaires. Cependant, cette corrélation n’est pas exclusive à la trêve.

Les enjeux écologiques et économiques

La trêve des nouveautés s’inscrit dans une démarche militante et écologique, visant à réduire la surproduction et les invendus dans le secteur du livre. Ayla Saura, de La Nuit des temps, estime que la course à l’augmentation des références n’est pas viable : elle est coûteuse économiquement et écologiquement insoutenable. En limitant les commandes de nouveautés, la librairie réduit ses retours et ses frais de transport, bien que ces économies soient difficiles à quantifier précisément. Mathilde Charrier, coordinatrice de l’Association pour l’écologie du livre, précise que cette initiative séduit des libraires cherchant à aligner leurs pratiques sur les enjeux actuels ou à interpeller collectivement sur la surproduction.

Réactions du secteur de l’édition

Le secteur de l’édition reste sceptique face à la trêve des nouveautés. Pascal Lenoir, président de la commission Environnement et fabrication au Syndicat national de l’édition (SNE) et directeur de la production du groupe Madrigall, reconnaît que la filière a besoin de plus de sobriété pour réduire le pilon (destruction des livres invendus) et les retours. Il admet que l’inflation a réduit les marges et que le marché du livre traverse une période difficile, avec une baisse de 0,6 % du chiffre d’affaires des éditeurs et une diminution de 1,5 % des exemplaires vendus entre 2024 et 2025. Cependant, il met en garde contre le risque de manquer des titres à succès en réduisant trop fortement les commandes.

Ce que ça pourrait changer

Une question centrale reste en suspens : la réduction des nouveautés pourrait-elle nuire aux **autrices** et **auteurs** ? Mathilde Charrier, de l’Association pour l’écologie du livre, répond que l’objectif n’est pas de dévaloriser les sorties, mais de mettre en avant des voix moins entendues. Elle souligne que la multiplication des références ne profite pas nécessairement à tous les auteurs, car ce sont souvent les mêmes qui sont mis en avant. La trêve vise donc aussi à diversifier les choix et à donner plus de visibilité à des œuvres moins médiatisées. Cette approche s’inscrit dans une logique de **justice culturelle** et de réduction des inégalités dans la reconnaissance des talents.

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