Des millions de clichés condamnés à disparaître : l’héritage photographique oublié de la physique des particules
Détail d’un cliché révélant le passage de particules subatomiques. Olivier Dadoun et Hugo Deverchère , CC BY-NC-ND Alors que nous célébrons le bicentenaire de la photographie, un patrimoine scientifique et visuel exceptionnel est menacé de disparition silencieuse.
Dans les sous-sols du Laboratoire de physique nucléaire et de hautes énergies (LPNHE) à Paris, environ 60 rouleaux de pellicule argentique, certains mesurant plusieurs centaines de mètres, sont conservés depuis les années 1960-1980. Ces négatifs ne sont pas des photographies ordinaires : ils capturent le passage de particules subatomiques, invisibles à l'œil nu, à travers des détecteurs comme les chambres à bulles. Chaque cliché enregistre des trajectoires de particules, révélant des informations sur leur charge, leur masse ou leur vitesse. Ce patrimoine, unique au monde, est aujourd'hui menacé de disparition en raison de la dégradation inéluctable du support argentique. Le LPNHE n'est pas un cas isolé : des millions de clichés similaires sont conservés dans d'autres laboratoires comme le CERN à Genève, DESY à Hambourg ou Fermilab à Chicago, souvent dans des conditions précaires.
Les chambres à bulles, utilisées entre les années 1950 et 1980, étaient des détecteurs clés en physique des particules. Leur principe reposait sur une cuve remplie d'un liquide maintenu sous pression à une température proche de son point d'ébullition. Lorsqu'une particule chargée traversait le liquide, la pression était brusquement abaissée, provoquant la formation d'une traînée de microbulles le long de sa trajectoire. Cette trace était immédiatement photographiée sous plusieurs angles. Placées dans un champ magnétique intense, les trajectoires des particules se courbaient, permettant de déterminer leur charge et leur énergie. La BEBC, dernière grande chambre à bulles du CERN (1973-1984), a produit à elle seule 6,4 millions de clichés, soit près de 3 000 kilomètres de pellicule. Ces images ont permis la découverte de nombreuses particules élémentaires et ont contribué à l'étude des neutrinos.
Les images issues des chambres à bulles n'étaient pas exploitables directement : elles devaient être analysées par des équipes d'opératrices, surnommées les scanning girls. Assises devant des tables de projection spécialisées, ces femmes examinaient chaque cliché pour repérer les traces de particules, mesurer leur courbure et leur longueur, et consigner ces données dans des registres. Leur travail, d'une précision extrême, était essentiel pour transformer les images en données scientifiques exploitables. Ces postes, souvent occupés par des mères de jeunes enfants, offraient un emploi à temps partiel adapté à leurs contraintes familiales. Pourtant, ces femmes ont été largement invisibilisées dans l'histoire de la science, bien que leur contribution ait été cruciale pour l'avancée des recherches.
Les archives photographiques des laboratoires de physique des particules occupent une position unique dans le classement des images. Elles ne sont ni des photographies artistiques ni des documents ordinaires : elles rendent visibles des phénomènes imperceptibles à l'œil humain, comme les interactions fondamentales de la matière. Ces images possèdent une dimension esthétique et poétique indéniable, mais leur ambiguïté réside dans leur statut : sont-elles des données obsolètes ou des archives vivantes ? Des documents techniques ou des photographies à part entière ? Leur valeur est à la fois scientifique et historique, car elles témoignent d'une époque où l'image était la seule empreinte tangible de ces événements subatomiques. Leur disparition silencieuse représenterait une perte majeure pour la compréhension de l'histoire de la recherche fondamentale.
Pour préserver ce patrimoine, des initiatives de numérisation et de restauration des archives sont en cours, notamment au LPNHE. Ces projets visent à extraire les images de leurs réserves et à les rendre accessibles au public et à la recherche historique. Une exposition en 2023, intitulée « Chambre à brouillard », a permis de donner à voir ces plaques photographiques scientifiques pour la première fois à un public large, confirmant l'intérêt de les sortir des réserves. Par ailleurs, la numérisation ouvre une perspective scientifique inattendue : réanalyser ces millions de clichés avec les outils modernes, comme l'intelligence artificielle, pourrait révéler des informations inédites. Ces archives, considérées comme obsolètes, pourraient ainsi contribuer à de nouvelles découvertes.
En 2026, la France célébrera le bicentenaire de la photographie, offrant une occasion de mettre en lumière ce patrimoine photographique méconnu. Les archives des laboratoires de physique des particules, bien que produites dans un cadre scientifique, s'inscrivent dans une dynamique plus large de reconnaissance de la *photographie vernaculaire* – ces images souvent anonymes, comme les photographies de famille ou les cartes postales. Des expositions comme *« Éloge de la photographie anonyme »* à Arles en 2025 illustrent cette tendance. Pourtant, les archives des laboratoires restent un *angle mort* dans cette célébration, malgré leur singularité et leur valeur historique et scientifique exceptionnelle.

