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Surveiller, se reproduire

The Conversation France · mis à jour 6 oct.

L’ESSENTIEL En Ouganda, une étude récente chez les chimpanzés dans leur milieu naturel est parvenue pour la première fois à les filmer endormis. Les mâles dominants réduisent leur temps de sommeil en présence d’autres mâles, probablement pour surveiller de potentiels rivaux, mais également en présence de femelles en activité sexuelle.

Étude inédite sur les chimpanzés

Pour la première fois, des chercheurs ont réussi à filmer des chimpanzés sauvages endormis dans leur milieu naturel, en Ouganda. Cette étude, menée dans la forêt de Budongo sur la communauté de Sonso, a utilisé des pièges-caméras fixés à des perches télescopiques de 16,5 mètres pour observer les animaux à plus de 12 mètres de hauteur, là où ils construisent leurs nids chaque soir. La communauté de Sonso, composée d’environ 70 individus dont 10 mâles adultes, est suivie depuis plus de trente ans, ce qui a permis de recueillir des données précises sur chaque individu. Les vidéos enregistrées pendant 116 nuits chez 35 chimpanzés ont révélé des détails inédits sur leur sommeil, comme leur position (principalement sur le côté ou sur le dos, assis quand il pleut) et leur durée moyenne de sommeil : 9 heures et 30 minutes par nuit, avec des variations allant de 7 heures à 11 heures et demie.

Rôle social et sommeil

Les chercheurs ont étudié l’impact des facteurs sociaux sur le sommeil des chimpanzés. Les mâles dominants, responsables de la protection du groupe, dorment en moyenne 8 heures et 30 minutes par nuit, soit une heure de moins que les autres mâles. Cette réduction du sommeil est encore plus marquée en présence d’autres mâles dans le groupe : chaque mâle supplémentaire présent dans un rayon de 25 mètres réduit leur durée de sommeil de 12 minutes en moyenne. Les mâles dominants adoptent aussi davantage de comportements de vigilance (regards répétés aux alentours) lorsque le nombre de mâles augmente, ce qui suggère qu’ils sacrifient une partie de leur sommeil pour surveiller d’éventuels rivaux. À l’inverse, les mâles subordonnés semblent bénéficier d’un sentiment de sécurité accru en groupe et dorment plus longtemps.

Compromis entre sommeil et reproduction

La présence d’une femelle en œstrus (période d’activité sexuelle) dans le groupe de sommeil perturbe le repos des mâles. Ces derniers construisent leur nid plus tard, réduisent leur durée de sommeil de 23 minutes en moyenne, et se réveillent plus tôt. Ce comportement illustre un compromis entre le besoin de dormir et l’opportunité de se reproduire. Les chercheurs soulignent que ce sacrifice du sommeil pourrait avoir un coût pour la santé des mâles dominants, notamment sur le plan cognitif, bien que les données actuelles ne permettent pas encore de le confirmer. Chez l’humain, un sommeil court et fragmenté est connu pour altérer les fonctions cognitives et émotionnelles, mais les chimpanzés pourraient compenser ce manque par des siestes ou des adaptations génétiques.

Comparaisons avec autres primates

Les observations chez les chimpanzés rejoignent des études menées sur d’autres primates grégaires. Chez les babouins et les géladas, les individus dominants dorment également moins longtemps que les autres. Par ailleurs, plus la taille du groupe augmente, plus le sommeil est réduit et fragmenté chez les orangs-outans et les babouins. Ces résultats suggèrent que dormir en groupe favorise les interactions sociales, les opportunités d’accouplement ou la protection contre les prédateurs, mais au prix d’un sommeil moins long et de moindre qualité. L’humain, qui dort moins que les autres primates, pourrait avoir développé un sommeil plus profond pour compenser, notamment grâce à la maîtrise du feu qui a allongé les journées et les interactions sociales.

Ce que ça pourrait changer

La réalisation de cette étude a nécessité une méthodologie innovante pour surmonter les défis posés par l’observation des chimpanzés sauvages. Les chercheurs ont dû suivre les animaux de l’aube jusqu’au soir pour repérer l’emplacement de leur nid, puis installer une caméra infrarouge au sommet d’une perche télescopique en quelques minutes seulement, sans déranger les chimpanzés. Les vidéos capturées pendant la nuit ont permis de mesurer la durée totale du sommeil, sa fragmentation (nombre de réveils nocturnes par heure) et l’heure de réveil. Cette approche a permis d’obtenir les premières données sur le sommeil des chimpanzés en milieu naturel, une avancée majeure pour comprendre les liens entre sommeil, vie sociale et survie dans le règne animal.

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