« Taxi Driver » : en 1976, le film de Martin Scorsese annonçait déjà la manosphère
La personnalité et le parcours de Travis Bickle, interprété par Robert de Niro dans le célèbre film de Martin Scorsese, Taxi Driver , recelaient déjà bien des traits propres au masculinisme contemporain. Alors que des volutes de vapeur s’élèvent et se dissipent depuis les plaques d’égout de New York dans les premières images de Taxi Driver , on aperçoit le regard inquiet de Travis Bickle, incarné par Robert de Niro dans un rôle qui a marqué sa carrière.
En 1976, les États-Unis traversent une période de crise profonde marquée par plusieurs événements majeurs. La guerre du Vietnam, terminée en 1973, laisse un pays démoralisé après des révélations comme le massacre de My Lai en 1968 ou les Pentagon Papers en 1971, qui exposent les mensonges du gouvernement. L’affaire du Watergate, qui éclate en 1972 et conduit à la démission de Richard Nixon en 1974, aggrave la méfiance envers les institutions. Cette année-là, l’élection présidentielle oppose le républicain Gerald Ford au démocrate Jimmy Carter. Le pays est également marqué par une désindustrialisation, une criminalité élevée et une atmosphère de paranoïa, reflétée par des films comme Taxi Driver ou Les Hommes du président.
Travis Bickle, interprété par Robert De Niro, est un vétéran du Vietnam devenu chauffeur de taxi à New York. Son personnage incarne des traits contemporains de la manosphère, un mouvement en ligne prônant une masculinité toxique et misogyne. Bickle, solitaire et désillusionné, tient un journal où il exprime son dégoût pour la société, notamment envers les prostituées, les minorités sexuelles et les marginaux, qu’il décrit comme une « racaille ». Il rêve d’une purification violente de la ville, écrivant : « Un jour, une vraie pluie viendra et balayera toute cette racaille des rues. » Son obsession pour la violence et son complexe du sauveur en font un antihéros emblématique des années 1970.
Le film dépeint un New York en pleine décadence, loin de l’image actuelle. Times Square est alors un lieu de proxénétisme, de toxicomanie et de criminalité, avec des peep-shows et des escrocs omniprésents. La ville, en faillite économique, est décrite comme dangereuse, raciste et misogyne. Scorsese y capture une atmosphère de chaos et de corruption, reflétant le désenchantement d’une Amérique en crise. Cette représentation contraste avec l’optimisme des décennies précédentes et annonce le Nouvel Hollywood, un mouvement cinématographique des années 1970 qui rompt avec les codes traditionnels des studios pour explorer des thèmes plus sombres.
Robert De Niro prépare son rôle de Travis Bickle en conduisant un taxi à New York pendant des semaines, adoptant la Méthode, une technique d’interprétation inspirée du théâtre russe qui consiste à s’immerger totalement dans un personnage. Cette approche, développée par Constantin Stanislavski, a forgé l’image de De Niro comme acteur capable de transformations physiques et psychologiques radicales. Son interprétation dans Taxi Driver (1976) s’inscrit dans une trilogie avec Mean Streets (1973) et Le Parrain II (1974), consolidant sa réputation de « dur à cuire » à l’écran. Le film marque aussi sa collaboration avec Martin Scorsese, qui deviendra l’une des plus fructueuses du cinéma.
Le scénario de Taxi Driver est inspiré par les expériences personnelles de son scénariste, Paul Schrader, ainsi que par des œuvres de Dostoïevski, Sartre et Camus. La bande originale, composée par Bernard Herrmann, a été achevée quelques heures avant sa mort. Le film a reçu quatre nominations aux Oscars et remporté la Palme d’or à Cannes en 1976. Son influence s’étend au-delà du cinéma : des répliques comme « You talkin’ to me? » sont devenues cultes, et des personnages comme John Hinckley, obsédé par le film, ont commis des actes violents. Des œuvres ultérieures comme Fight Club (1999) ou Joker (2019) s’en inspirent directement.
L’article souligne que Travis Bickle préfigure les figures contemporaines de la *manosphère*, un mouvement en ligne prônant une masculinité agressive et misogyne. Si le film était tourné aujourd’hui, Bickle serait probablement un adepte des *arts martiaux mixtes* (MMA), du mouvement *MAGA* (pro-Trump) et des discours en ligne comme ceux d’Andrew Tate. Il consommerait de la pornographie sur des plateformes comme Pornhub plutôt que dans des cinémas pour adultes, et utiliserait des armes semi-automatiques comme l’AR-15. Le scénariste Paul Schrader a lui-même comparé ces personnages aux *incels* (involuntary celibates), des hommes se considérant comme exclus des relations amoureuses et nourrissant une haine envers les femmes.

