« Souvent il me semble que la nuit est encore plus richement colorée que le jour » : le ciel étoilé selon Vincent van Gogh
La nuit étoilée, de Vincent van Gogh, une toile peinte à Saint-Rémy de Provence en 1889. Vincent van Gogh, Museum of Modern Art L’ESSENTIEL Vincent van Gogh, peintre néerlandais (1853-1890), est notamment connu pour son usage des couleurs.
Vincent van Gogh, peintre néerlandais né en 1853 et mort en 1890, est célèbre pour son usage audacieux des couleurs et ses représentations spectaculaires du ciel nocturne. Arrivé à Arles en Provence en février 1888, il découvre une lumière intense, de jour comme de nuit, qui l’inspire profondément. Dans une lettre à sa sœur Willemien en septembre 1888, il décrit ainsi le ciel étoilé : « Souvent il me semble que la nuit est encore plus richement colorée que le jour, colorée des violets, des bleus et des verts les plus intenses. » Il y mentionne aussi des étoiles aux teintes variées, comme citronnées, roses ou bleues. Van Gogh ne se contente pas de peindre des points blancs sur fond noir : il cherche à capturer la richesse des couleurs et des formes du ciel, ce qui représente un défi technique et esthétique pour lui.
Une enquête récente, combinant astronomie, analyse de la correspondance de Van Gogh et étude picturale, révèle que ses représentations du ciel étoilé ne sont pas purement imaginaires. Les logiciels de reconstitution astronomique permettent de comparer l’état réel du ciel à l’époque où il peignait avec ses toiles. Par exemple, dans Terrasse de café et Nuit étoilée sur le Rhône, peintes à Arles en septembre 1888, on retrouve des constellations identifiables comme le Verseau ou la Grande Ourse. Van Gogh a reproduit ces astres avec un réalisme de position, bien que leurs luminosités soient exagérées pour des raisons artistiques. Cette précision montre son observation attentive du ciel, même s’il modifiait ensuite les détails pour des besoins esthétiques.
Les tableaux de Van Gogh ne se limitent pas à une simple reproduction du ciel. Dans Nuit étoilée sur le Rhône, il a combiné deux points de vue distincts : d’un côté, les étoiles de la Grande Ourse vues vers le nord, et de l’autre, le paysage terrestre (pont, clochers, reflets sur le fleuve) observé vers le sud-est. Il a ensuite fusionné ces deux plans pour créer une scène cohérente. Cette technique de montage, où il superpose des éléments observés à des moments différents, illustre sa recherche d’équilibre entre réalisme et expression artistique. Ce procédé reflète aussi son besoin de traduire une vision globale, mêlant ciel et terre.
À partir de mai 1889, après son internement à l’asile de Saint-Paul-de-Mausole à Saint-Rémy-de-Provence, l’imagination de Van Gogh prend une place plus importante dans ses œuvres. Dans La Nuit étoilée (1889), il représente un ciel tourmenté avec des astres de taille démesurée, tout en intégrant des éléments terrestres comme les collines des Alpilles et un village. Cependant, ces éléments ne correspondent pas à la vue depuis sa fenêtre, orientée à l’est. Il a combiné des observations réelles (un croissant de lune, Vénus et les étoiles du Bélier visibles le 25 mai 1889 à 4h40) avec des souvenirs et des recompositions imaginaires. Le village, par exemple, est un mélange de Saint-Rémy et de son pays natal, le Brabant, évoquant sa nostalgie.
Dans Route avec un cyprès et une étoile (avril 1890), Van Gogh pousse plus loin la recomposition. Il représente un alignement rare de Mercure, Vénus et un croissant de lune observé le 20 avril 1890 au coucher du soleil. Pourtant, il modifie la disposition des astres pour des raisons esthétiques : le croissant de lune est éclairé du mauvais côté, et les positions des planètes sont inversées. Le cyprès, symbole de lien entre la terre et le ciel, devient un élément central. Cette toile illustre sa maîtrise technique : il s’inspire de la réalité mais n’hésite pas à s’en écarter pour créer une composition équilibrée et expressive. Van Gogh travaillait ainsi à partir d’une trame réelle, qu’il transformait ensuite en atelier.
Contrairement à une idée reçue, Van Gogh ne peignait pas un tableau par jour. Dans une lettre à son frère Théo, il explique : « Sache que je suis en plein calcul compliqué d’où résultent l’une après l’autre des toiles faites vite mais longtemps calculées d’avance. » Il avait toujours plusieurs toiles en cours, partant d’une base réelle avant de les modifier en fonction de ses besoins artistiques. Son approche rejoint la définition de Charles Baudelaire, pour qui un tableau est « une machine dont tous les systèmes sont intelligibles pour un œil exercé ». Pour comprendre ses œuvres nocturnes, il faut donc croiser les regards des astronomes, des poètes et des historiens, capables de saisir à la fois la profondeur du cosmos et celle de l’âme humaine.
Les recherches de l’astrophysicien Jean-Pierre Luminet, auteur de l’article, ont permis de préciser les dates, heures et lieux où Van Gogh a peint ses toiles. Par exemple, *La Nuit étoilée* a été réalisée à partir d’observations du 25 mai 1889 à 4h40, tandis que *Route avec un cyprès et une étoile* s’inspire d’un alignement planétaire du 20 avril 1890. Ces découvertes montrent que Van Gogh mêlait observation, mémoire et imagination pour créer des œuvres uniques. Son travail reste une source d’inspiration pour comprendre comment l’art et la science peuvent dialoguer. Luminet donnera une conférence sur ce thème le 26 septembre 2024 au Havre, dans le cadre de l’événement *Sur les épaules des géants*.

