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Abandonnés dans le Grand Nord, les « phares nucléaires » de l'URSS sont devenus des bombes à retardement radioactives

Science & Vie · mis à jour 4 août

Éclairer une côte arctique déserte suppose de produire du courant là où personne ne vit. L'URSS a choisi de petits générateurs à cœur radioactif, avant que son effondrement ne laisse tout sans surveillance.

Origine des phares soviétiques

Dans les années 1960 à 1980, l’Union soviétique a installé des phares nucléaires le long des côtes de l’Arctique pour signaler les dangers aux navires. Ces dispositifs, aussi appelés automatons ou balises autonomes, fonctionnaient grâce à un petit réacteur nucléaire au strontium-90 (un isotope radioactif) pour alimenter leur système d’éclairage. Leur objectif était de remplacer les phares traditionnels, difficiles à entretenir dans ces régions isolées et glacées. Au total, environ 1 000 de ces installations ont été déployées, principalement en Sibérie et dans l’extrême nord de la Russie.

Abandon et dégradation

Avec la chute de l’URSS en 1991, ces phares ont été progressivement abandonnés faute de moyens pour les entretenir. Les équipes chargées de leur maintenance ont disparu, et les structures se sont dégradées sous l’effet du climat extrême (froid intense, vents violents, corrosion). Aujourd’hui, beaucoup de ces installations sont en ruine, avec des réacteurs nucléaires exposés à l’air libre, sans protection ni surveillance. Les conditions climatiques accélèrent la corrosion des matériaux, ce qui fragilise davantage les enceintes contenant les matières radioactives.

Risques radioactifs actuels

Les experts s’inquiètent de la dégradation des enceintes des réacteurs, qui pourraient laisser s’échapper du strontium-90, un élément radioactif dangereux pour la santé et l’environnement. Ce radio-isotope, une fois libéré, peut contaminer les sols, les cours d’eau et la chaîne alimentaire locale. Les scientifiques estiment que certains réacteurs pourraient libérer leur contenu d’ici quelques décennies si aucune action n’est entreprise. Les zones les plus menacées sont les côtes de la mer de Barents et de la mer Blanche, où ces phares étaient nombreux.

Conséquences écologiques

Une fuite de strontium-90 pourrait avoir des effets dévastateurs sur la faune et la flore arctiques. Cet élément, chimiquement proche du calcium, se fixe facilement dans les os des animaux et des humains, augmentant le risque de cancers et de maladies osseuses. Les populations locales, comme les peuples autochtones (Nénètses, Évènes), seraient particulièrement vulnérables, car leur alimentation repose en partie sur la chasse et la pêche. Les écosystèmes marins, déjà fragilisés par le réchauffement climatique, pourraient subir un stress supplémentaire.

Efforts de sécurisation

Depuis les années 2000, des missions d’évaluation ont été menées par des organismes russes et internationaux, comme l’Agence internationale de l’énergie atomique (AIEA). En 2012, la Russie a lancé un programme pour sécuriser ces sites, mais les moyens alloués restent limités. Les priorités incluent le retrait des combustibles nucléaires, la stabilisation des structures et la surveillance des zones contaminées. Cependant, le coût et l’isolement géographique rendent ces opérations complexes. En 2020, seulement une dizaine de phares avaient été traités, sur les centaines encore en danger.

Ce que ça pourrait changer

Les experts soulignent l’urgence d’agir avant que la situation ne devienne ingérable. Le réchauffement climatique, en faisant fondre le pergélisol, pourrait accélérer la dégradation des structures et libérer des contaminants. Par ailleurs, l’augmentation du trafic maritime dans l’Arctique, due à la fonte des glaces, rend ces risques encore plus critiques. Les autorités russes et internationales devront collaborer pour trouver des solutions durables, comme le démantèlement complet des réacteurs ou leur remplacement par des systèmes non nucléaires. Sans intervention, ces bombes à retardement radioactives pourraient poser un danger pour les générations futures.

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