Festival Actoral de Marseille : une subvention de 90 000 euros suspendue sur fond de controverse politique
Le département des Bouches-du-Rhône a suspendu le vote d’une aide de 90 000 euros au festival dédié aux écritures contemporaines et artistes émergents. Sous la pression du RN qui accuse Louisa Yousfi de "haine anti-blanc et anti-française".
Le conseil départemental des Bouches-du-Rhône, dirigé par Martine Vassal (divers droite), a annoncé le 27 septembre 2026 la suspension d’une subvention de 90 000 euros au festival Actoral de Marseille. Cette somme représente environ un sixième du budget total du festival, qui est dédié aux écritures contemporaines et aux artistes émergents. La présidente du département a justifié cette décision en invoquant des propos tenus par Louisa Yousfi, une journaliste et militante décoloniale invitée au festival, jugés contraires aux valeurs de la République. Ces déclarations ont déclenché une polémique politique et médiatique, entraînant des réactions rapides de la part d’autres responsables politiques et d’associations.
Le 9 septembre 2026, Louisa Yousfi a déclaré dans une émission de podcast intitulée Angle mort : « Les Blancs ne sont pas rattachés à ce qu’on appelle l’humanité générique, ce sont “des Blancs” ». Ces propos ont été largement relayés et critiqués, notamment par Franck Allisio, député Rassemblement national (RN) et président du groupe Marseille en ordre, qui a dénoncé ces déclarations comme racistes. Jean-Philippe Tanguy, autre député RN, a annoncé sur X (ex-Twitter) avoir déposé un signalement au procureur contre Louisa Yousfi. L’association LÉA (Lutte pour l’Égalité dans l’Antiracisme) a également saisi la justice, estimant que ces propos légitiment une assignation identitaire qu’elle combat par ailleurs.
Martine Vassal a défendu sa décision en affirmant que les propos de Louisa Yousfi étaient incompatibles avec les valeurs républicaines, soulignant sur X que « le département ne transigera jamais avec nos valeurs républicaines ». Cette affaire s’inscrit dans un contexte plus large de tensions entre responsables politiques et acteurs culturels. Depuis deux à trois ans, certains exécutifs régionaux, notamment en Auvergne-Rhône-Alpes ou en Pays de la Loire, ont adopté un discours plus critique envers le secteur culturel, accusant certains acteurs d’être « shootés à la subvention ». Cette tendance reflète une politisation accrue des décisions culturelles, où l’argument budgétaire peut masquer des choix idéologiques.
Le festival Actoral, représenté par son directeur Hubert Colas, a réagi en qualifiant les propos de Louisa Yousfi de « tronqués » et a rappelé son engagement antiraciste, citant ses publications littéraires. L’éditeur de l’autrice a également publié une tribune dans Actualitté pour défendre ses positions. Le festival a souligné que la suspension de la subvention met en péril son existence, alors que le courrier envoyé à Martine Vassal indique que cette subvention représente une part significative de son budget. Cette affaire illustre les tensions croissantes entre soutien public à la culture et liberté artistique.
Emmanuel Négrier, directeur du Cepel (CNRS/Université de Montpellier), analyse cette décision comme une rupture avec le consensus historique de la politique culturelle française, initié par André Malraux. Ce consensus reposait sur un soutien à la culture indépendamment de son orientation politique ou idéologique, permettant à des acteurs de droite de financer des projets de gauche et inversement. Aujourd’hui, une partie de la droite, notamment l’extrême droite et certains membres de la droite classique, remet en cause ce modèle en politisant les subventions culturelles. Cette évolution s’inscrit dans un contexte de progression de l’extrême droite et d’anticipation de ses alliances politiques futures.
Martine Vassal, présidente du conseil départemental des Bouches-du-Rhône, pourrait anticiper une stratégie politique visant à s’aligner sur les positions de l’extrême droite pour préserver ses positions, notamment en vue des élections de 2028. Cette approche contraste avec d’autres figures de droite, comme Xavier Bertrand dans les Hauts-de-France, qui défendent une politique culturelle distincte. La décision de suspendre la subvention au festival Actoral pourrait ainsi refléter une volonté de marquer une distance avec les valeurs associées à la gauche ou aux mouvements décoloniaux, tout en répondant à une base électorale de plus en plus influencée par l’extrême droite.
Les festivals et acteurs du spectacle vivant dépendent fortement des subventions publiques, qui représentent souvent une part majeure de leur budget. Une réduction ou une suspension de ces financements pourrait les pousser à chercher des modèles économiques alternatifs, comme le mécénat ou les partenariats privés. Cependant, ces solutions ont des limites, car une dépendance excessive au marché risquerait d’appauvrir la diversité culturelle. Les économistes soulignent que le secteur culturel, contrairement à d’autres industries, ne permet pas d’économies d’échelle et nécessite des investissements humains et financiers importants, même en cas de succès public.
Cette affaire relance le débat sur le rôle de l’État dans le financement de la culture. Si certains estiment que les subventions doivent être conditionnées à des critères idéologiques ou moraux, d’autres rappellent que la culture joue un rôle social et démocratique essentiel. Les défenseurs du modèle actuel soulignent que les événements culturels attirent un public fidèle et que leur disparition ou leur appauvrissement aurait des conséquences culturelles et sociales majeures. Le secteur culturel, malgré ses difficultés économiques, reste dynamique en termes d’audience, ce qui pose la question de la légitimité des choix politiques en matière de financement.

