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« Notre salut » : quand le management et la gestion s’invitent à Vichy

The Conversation France · mis à jour il y a 21 j

L’ESSENTIEL Le deuxième film d’Emmanuel Marre décrit l’ascension d’un ingénieur ambitieux, son propre arrière-grand-père Henri, au sein du régime de Vichy. En 1940, Henri Marre met en pratique sa vision de la gestion, exposée dans son livre Notre salut , publié la même année, celle d’un monde rationalisé fondé sur l’autorité.

Film et personnage central

Le film Notre salut, sorti en octobre 2026, raconte l’ascension d’Henri Marre, un ingénieur ambitieux et endetté, interprété par Swann Arlaud. Ce personnage fictif est inspiré de l’arrière-grand-père du réalisateur, Emmanuel Marre. L’histoire se déroule en 1940, lorsque Henri Marre se rend à Vichy, nouvelle capitale du régime pétainiste, pour y trouver un emploi. Son ambition le conduit à diriger la section limousine du Commissariat à la lutte contre le chômage, où il mettra en pratique des méthodes de gestion inspirées de son essai éponyme, Notre salut, publié la même année. Ce livre, tiré à 400 exemplaires, sert de titre au film et propose une vision rationalisée de la société fondée sur l’autorité et la décentralisation. Le film explore ainsi les liens entre management et régime autoritaire.

Management et régime autoritaire

L’article établit un lien entre les méthodes de gestion et les régimes autoritaires, notamment le régime de Vichy et le nazisme. Henri Marre, dans son essai, applique des concepts de management (ou plus précisément de contrôle de gestion) pour justifier l’organisation du régime pétainiste. Cette approche n’est pas isolée : l’historien Johann Chapoutot, dans son ouvrage Libres d’obéir. Le management, du nazisme à aujourd’hui (2020), suggère que le management par objectifs a été systématisé dans l’administration nazie, bien que cette thèse soit contestée par des chercheurs comme Aurélien Rouquet. Ce dernier souligne que le management par objectifs existait déjà avant la Seconde Guerre mondiale, notamment dans les organisations britanniques et américaines. Le débat reste ouvert sur l’influence des régimes autoritaires dans l’évolution des techniques de gestion modernes.

Origines des sciences de gestion

Les techniques de gestion utilisées par Henri Marre s’inspirent de textes fondateurs du début du XXe siècle, comme Factory Accounts (1887, réédité en 1911) d’Émile Garcke et John Manger Fells, ou The Principles of Scientific Management (1911) de Frederick Winslow Taylor. Ces ouvrages introduisent des méthodes novatrices pour l’époque, comme la comptabilité en coûts standards, qui consiste à comparer les coûts réels d’achat d’une matière première à un coût standard prédéfini. Cette technique permet d’évaluer l’efficacité des négociateurs ou des employés. Peter Miller et Ted O’Leary, dans leur article Accounting and the Construction of the Governable Person (1987), montrent que ces outils ne se limitent pas à des descriptions techniques : ils participent à un discours politique sur l’efficience nationale, diffusé principalement au Royaume-Uni et aux États-Unis.

Rationalisation et normes comptables

Henri Marre utilise des outils de gestion pour justifier ses décisions au sein du régime de Vichy, notamment dans le cadre de la surveillance des déportés et des camps de travail forcé. Une scène marquante du film montre un employé critiqué pour avoir acheté de la paille et des pots de chambre pour les déportés, jugés comme des dépenses « anormales ». Cette rationalisation par les normes comptables permet à Marre de masquer l’horreur des conditions de vie dans les camps sous couvert d’une apparente efficacité. Les systèmes comptables, selon l’article, simplifient la réalité pour fournir un discours « rationnel » et justifier des actions collaboratrices. Ils servent aussi à rendre compte, c’est-à-dire à informer, évaluer et contrôler, tant pour soi-même que pour la société.

Évaluation et contrôle des corps

Une autre scène du film illustre comment les outils de gestion agissent directement sur les corps des individus. Henri Marre supervise des visites médicales pour les chômeurs, notant leurs compétences de A à E afin de les répartir dans des camps de travail forcé. Cette notation, inspirée des méthodes de gestion, permet de classer et de contrôler les travailleurs de manière « efficiente ». Cette pratique rappelle les travaux du philosophe Michel Foucault, notamment dans Surveiller et punir (1975), qui analyse comment le savoir, le pouvoir et l’enfermement s’articulent pour discipliner les corps. Le film montre ainsi comment la gestion peut devenir un outil de contrôle social et politique.

Ce que ça pourrait changer

Le film *Notre salut* interroge la persistance des outils de gestion dans les systèmes politiques contemporains, qu’ils soient libéraux ou autoritaires. L’article souligne que les régimes, comme ceux de Vichy ou nazi, ont dû s’organiser et utiliser des techniques de gestion pour fonctionner, même dans des contextes de violence et d’oppression. Cette quête d’efficience, présente dans le monde de l’entreprise et de la politique, se manifeste encore aujourd’hui. Par exemple, des institutions comme la Cour des comptes en France ou des méthodes de gestion à distance sont citées comme des relais de cette logique. Le film invite ainsi à réfléchir sur la manière dont les outils de gestion, initialement neutres, peuvent servir des objectifs politiques discutables.

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