Ainsi fut résolu le vol de tableaux le plus spectaculaire de l'Allemagne de l’Est
Une nuit de 1979, cinq tableaux de maîtres hollandais disparaissent d’un musée de Thüringe, en Allemagne de l’Est. Ils refont surface quarante ans plus tard.
Dans la nuit du 14 décembre 1979, cinq tableaux de maîtres hollandais disparaissent du musée du château de Friedenstein à Gotha, en Allemagne de l’Est (RDA). Les œuvres, estimées à 4,53 millions de marks est-allemands, incluent des pièces de Jan Lievens, Jan Brueghel l’Ancien, Hans Holbein l’Ancien, Antoine van Dyck et Frans Hals. Le vol est découvert grâce à un climatiseur du musée qui enregistre une baisse de température et d’humidité, indiquant l’ouverture d’une fenêtre. Les tableaux ne seront retrouvés que quarante ans plus tard, en décembre 2019, recouverts de traces de fumée, de cuisine et de peinture murale.
Gerd Schlegel, policier de 38 ans, dirige l’enquête. Il remarque une fenêtre brisée à l’extérieur du musée, avec un crampon en acier fabriqué en zone économique non socialiste (NSW), c’est-à-dire en Europe de l’Ouest. Les chiens policiers suivent une piste jusqu’aux abattoirs de Gotha, où un camion en provenance de Rosenheim (Bavière) est arrivé la veille du vol. Une analyse de la Stasi révèle que le régime est-allemand pourrait avoir organisé le vol pour vendre les tableaux à l’Ouest en échange de devises. La Stasi ouvre une procédure opérationnelle en février 1980 et place sous surveillance des marchands d’art, des visiteurs de musées et des groupes comme les jeunes négatifs et décadents ou les Tziganes.
La Stasi (police politique est-allemande) suspecte une implication de l’État dans le vol. En 1989, Gerd Schlegel découvre qu’Alexander Schalck-Golodkowski, secrétaire d’État et officier de la Stasi, a vendu des biens culturels pour obtenir des devises étrangères via le bureau de coordination commerciale (KoKo). Schalck-Golodkowski aurait collaboré avec Josef März, un marchand de viande de Rosenheim, pour exporter les tableaux vers l’Ouest. Cependant, cette piste est abandonnée après la chute du mur de Berlin en novembre 1989. La Stasi classe l’affaire sans suite en 1985.
En 2018, Knut Kreuch, maire de Gotha depuis 2006, reçoit un appel d’un avocat anonyme proposant de restituer les tableaux en échange de 5,25 millions d’euros. Kreuch accepte, malgré les risques juridiques, et signe un contrat avec une indivision d’Allemagne de l’Ouest. Les tableaux sont livrés le 30 septembre 2019 dans un laboratoire de Berlin, où leur authenticité est confirmée. Leur propriétaire légitime reste inconnu, mais la police identifie le livreur comme un médecin de Frise orientale, dont les frères et sœurs auraient reçu les œuvres de leur frère, Rudolf B.
Rudolf B., alias Rudi, est décrit par la Stasi comme un homme frondeur, bourru et procédurier, ancien forgeron devenu conducteur de trains. Il aurait escaladé le paratonnerre du musée pour voler les tableaux. En 1986, il apparaît chez sa sœur en Allemagne de l’Ouest, prétendant avoir été racheté par la RFA. Il vit ensuite avec sa famille dans des conditions modestes. Ses frères et sœurs ignorent longtemps l’origine des tableaux, qu’ils auraient reçus de lui. La Stasi avait déjà noté ses contacts à l’Ouest et ses activités frauduleuses, comme l’utilisation de faux papiers.
Le vol s’inscrit dans un contexte de crise économique en RDA, où le régime de la Stasi, dirigé par Erich Honecker, cherche à obtenir des devises étrangères par tous les moyens. Alexander Schalck-Golodkowski, via le bureau KoKo, organise des ventes clandestines de biens culturels, y compris des œuvres d’art pillées dans les musées ou les monastères. La chute du mur de Berlin en novembre 1989 met fin à ces pratiques et relance l’enquête sur le vol de Gotha, bien que les tableaux ne soient retrouvés que trois décennies plus tard.

