Une « fausse vitamine B12 » pour transformer une résistance tumorale en vulnérabilité
L’ESSENTIEL Certaines cellules cancéreuses utilisent la vitamine B12 pour produire de la méthionine, acide aminé indispensable à leur survie et leur forte prolifération. Une molécule leurre, semblable à la vitamine B12, mais qui ne permet pas la synthèse de méthionine, a été développée.
Certains cancers provoquent une élévation anormale des taux sanguins de vitamine B12 (un nutriment essentiel présent dans les aliments comme la viande, le poisson ou les produits laitiers), ainsi que de ses transporteurs appelés transcobalamines. Cette augmentation n'est pas la cause du cancer, mais une conséquence de sa présence. Les cellules cancéreuses ont en effet des besoins accrus en méthionine, un acide aminé indispensable à leur survie et à leur prolifération rapide. Pour produire ou recycler cette méthionine, elles dépendent d'une enzyme nommée méthionine synthase, qui ne fonctionne qu'en présence de vitamine B12. Ainsi, les cellules tumorales captent davantage de vitamine B12 pour alimenter leur métabolisme et résister aux traitements.
La méthionine est un acide aminé essentiel que les cellules cancéreuses utilisent pour proliférer, envahir les tissus voisins, former des métastases et résister aux thérapies. Depuis plus de 60 ans, des recherches montrent que priver les cellules tumorales de méthionine peut avoir un effet anticancéreux. Cependant, certaines cellules cancéreuses développent une résistance à cette privation en produisant elles-mêmes de la méthionine grâce à la vitamine B12. Cette méthionine-indépendance explique pourquoi les traitements basés uniquement sur la privation de méthionine ont montré une efficacité limitée chez l'humain, malgré des résultats prometteurs en laboratoire. Les cellules cancéreuses dites méthionine-indépendantes représentent donc un obstacle majeur à ces thérapies.
Une équipe de chercheurs a testé une stratégie combinant la privation de méthionine et celle de vitamine B12. Les résultats, obtenus in vitro (en laboratoire) et chez des souris porteuses de tumeurs, ont révélé que la double privation avait un effet anticancéreux majeur sur les cellules résistantes. En effet, les cellules cancéreuses, même indépendantes de la méthionine alimentaire, dépendent de la vitamine B12 pour produire cet acide aminé. Les cellules saines, en revanche, tolèrent mieux cette double privation, car elles ont des besoins moindres en méthionine. Cette approche illustre le principe d'une thérapie métabolique, qui exploite les faiblesses spécifiques des cellules tumorales.
Plutôt que de réduire les apports en vitamine B12 (dont les réserves corporelles durent plusieurs années), les chercheurs ont développé une molécule leurre : une substance qui ressemble à la vitamine B12 mais ne peut pas activer l'enzyme méthionine synthase. Cette fausse vitamine B12 se lie aux transporteurs sanguins et aux récepteurs cellulaires de la vraie vitamine B12, mais bloque la production de méthionine dans les cellules cancéreuses. Testée chez des souris porteuses de cancers pancréatiques, cette molécule a montré une efficacité significative lorsqu'elle était combinée à un régime pauvre en méthionine. Aucun effet toxique (comme une anémie) n'a été observé chez les animaux, grâce à la synergie entre les deux traitements.
Les chercheurs, basés au laboratoire *MitoLab* (unité *MitoVasc*, Inserm U1083, CNRS UMR6015, Université d'Angers), poursuivent leurs travaux pour optimiser la molécule, évaluer sa tolérance et identifier les cancers prioritaires pour un essai clinique. Ce projet, soutenu par plusieurs acteurs académiques, hospitaliers et de valorisation (SATT Ouest Valorisation, CNRS Innovation, CHU d'Angers, etc.), nécessite encore des financements pour les prochaines phases de développement. L'objectif est de transformer cette découverte en un traitement transposable à l'humain, potentiellement applicable à une large gamme de cancers (pulmonaire, pancréatique, colique, urinaire, neurologique, mélanome, leucémie).

