Quartier latin : la rue Saint-Denis se remettra-t-elle de son « manque d’amour »?
Entre fermetures, nouvelles annonces et construction, voici un état des lieux de cette artère..
Le restaurant Végo, un établissement historique de la rue Saint-Denis à Montréal, a fermé ses portes le 12 juillet 2026 après plusieurs décennies d'activité. Cette fermeture s'inscrit dans une tendance plus large de déclin des commerces locaux sur cette artère du Quartier latin. Parmi les autres exemples notables, le café-restaurant Saint-Sulpice a fermé en 2023 après 43 ans d'existence, et le Café Chaos, célèbre pour ses soirées underground, avait déjà disparu en 2014. Ces fermetures illustrent les difficultés économiques rencontrées par les commerces de la rue, attribuées à plusieurs facteurs comme la hausse des taxes, les conséquences de la pandémie de COVID-19 et les travaux de construction dans le secteur. Guylaine Duchesne, copropriétaire du Végo, souligne que ces éléments ont rendu impossible la poursuite de l'activité dans les conditions actuelles.
La rue Saint-Denis, autrefois réputée pour sa vitalité culturelle et son ambiance animée, a profondément changé au fil des décennies. Des témoignages comme ceux de Guylaine Duchesne et de Sergio Da Silva, propriétaire du bar Turbo Haus et du Café Big Trouble, décrivent une époque où la rue était un lieu de vie sociale et culturelle intense, notamment pour les étudiants et les artistes. Aujourd'hui, elle est perçue comme un espace plus calme, voire déserté, en dehors des heures d'affluence liée aux institutions voisines comme l'UQAM (Université du Québec à Montréal) ou le Cégep du Vieux Montréal. Sergio Da Silva rappelle que la rue abritait autrefois des groupes de musique jouant en plein air, une ambiance aujourd'hui disparue. Cette transformation est souvent attribuée au développement du Quartier des spectacles, un pôle culturel centralisé à Montréal qui a capté l'attention et les financements publics, laissant moins de ressources pour les commerces locaux.
Malgré les défis, plusieurs projets sont en cours pour revitaliser la rue Saint-Denis et lui redonner son dynamisme. L'Institut de tourisme et d'hôtellerie du Québec (ITHQ) prévoit l'ouverture d'un nouveau pavillon sur l'ancien site du Végo à l'automne 2028. D'autres initiatives incluent la Maison de la chanson et de la musique du Québec, prévue pour 2028, ainsi que le déménagement de l'École nationale de l'humour dans de nouveaux locaux sur la même rue. L'ADISQ, une association québécoise des artistes et producteurs de musique, a également installé ses bureaux dans le secteur. Ces projets visent à attirer de nouveaux visiteurs et à redonner une identité culturelle forte à la rue. Julien Vaillancourt Laliberté, directeur général de la Société de développement commercial (SDC) du Quartier latin, souligne que le taux d'occupation commerciale est l'un des meilleurs depuis des années, grâce à ces nouvelles arrivées et à la revitalisation de certains locaux.
La Ville de Montréal joue un rôle clé dans la revitalisation du Quartier latin. En 2024, elle a annoncé que ce secteur serait désigné comme quartier de la francophonie et qu'un secteur 24 h y serait créé, avec des projets de développement importants, notamment à l'Îlot Voyageur et au parc Émilie-Gamelin. Un plan structurant pour le quartier doit être dévoilé à l'automne 2026. Claude Pinard, président du comité exécutif de la Ville, se montre optimiste quant à l'avenir, affirmant que « le pire va être derrière nous très bientôt » et que des investissements sont déjà en cours. Cependant, des lacunes dans la coordination et l'application des réglementations sont pointées, notamment par Julien Vaillancourt Laliberté, qui souligne des problèmes de communication entre les différents acteurs. La Ville reconnaît ces défis et assure travailler à les corriger.
Malgré les efforts de revitalisation, des défis majeurs subsistent. Sergio Da Silva, candidat aux élections municipales, critique l'absence de changements concrets et estime que le taux d'inoccupation dans le secteur reste trop élevé. Il dénonce un manque de vision et une continuité des mêmes idées sans adaptation aux nouvelles réalités économiques. Michel Lavallée, propriétaire du pub L'Île Noire, admet que la rue Saint-Denis a connu une période de désolation sur les 12-13 dernières années, mais note une légère amélioration depuis 3-4 ans grâce aux nouveaux projets. Il souligne que la rue n'a jamais été parfaite et que sa popularité a diminué avec la démocratisation d'autres artères commerciales. Julien Vaillancourt Laliberté reconnaît que des problèmes persistent, comme la présence de rats ou les nuisances liées aux travaux, mais insiste sur la nécessité de travailler avec les partenaires pour les résoudre.
Les commerçants de la rue Saint-Denis doivent s'adapter à un environnement en mutation. Julien Vaillancourt Laliberté explique que les attentes des clients ont évolué : autrefois, il suffisait d'être situé sur Saint-Denis pour attirer une clientèle, mais aujourd'hui, il faut offrir un service exceptionnel, des produits de qualité et créer une communauté autour de son établissement. Il cite l'exemple de la boutique Courir, qui a réussi à se démarquer grâce à une stratégie commerciale axée sur l'expérience client. Michel Lavallée, du pub L'Île Noire, cherche à faire de son établissement un *commerce de destination*, en misant sur sa notoriété et en s'adaptant aux nouvelles tendances. Ces exemples montrent que la réussite des commerces dépend désormais de leur capacité à innover et à répondre aux attentes d'une clientèle plus exigeante.

