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Géopolitique

La “goyitis”, ou pourquoi les Espagnols pensent tous avoir un Goya chez eux

Courrier International · mis à jour 21 sept.

Un Espagnol qui trouve un tableau au fond de sa cave va immédiatement le supposer de la main de Goya. “La Vanguardia” a trouvé un nom pour cette maladie : la “goyitis”.

Qu'est-ce que la goyitis

La goyitis est un néologisme inventé par Sílvia Colomé, journaliste au quotidien catalan La Vanguardia, pour décrire une tendance typiquement espagnole. Ce terme désigne une conviction largement répandue selon laquelle tout Espagnol posséderait, dans un grenier ou une cave, un tableau attribué à Francisco de Goya (1746-1828), l’un des peintres espagnols les plus célèbres. Bien que ce mot ne figure pas dans le dictionnaire de la Real Academia Española, il reflète une réalité sociale et culturelle observable dans le pays. La goyitis illustre ainsi l’influence durable de Goya sur l’imaginaire collectif espagnol, au point que ses contemporains et successeurs peinent à se faire reconnaître, malgré leur talent.

Origines de la croyance

Cette croyance s’explique en partie par la longévité exceptionnelle de Goya, mort à 82 ans, et par sa carrière prolifique, durant laquelle il a exploré divers styles artistiques. Selon Andrés Úbeda, chargé de la collection Goya au musée du Prado à Madrid, cette diversité rend plausible l’attribution d’un tableau inconnu à son auteur. Cependant, les experts tempèrent cette hypothèse. Le Centre d’art de l’époque moderne de Lleida (Caem) a étudié près de 40 œuvres potentiellement attribuables à Goya sur les huit dernières années, et seuls trois se sont révélés être de sa main. Cette statistique souligne l’extrême rareté de ses tableaux dans les collections privées.

Impact sur le marché de l'art

La goyitis a des conséquences tangibles sur le marché de l’art en Espagne. Les œuvres des contemporains de Goya, comme Luis Paret ou Francisco Bayeu, sont souvent éclipsées par sa renommée. Bayeu, par exemple, est considéré comme un maître à part entière, avec une œuvre peut-être supérieure à celle de Goya à ses débuts, mais ses tableaux valent bien moins cher. Selon Artur Ramon, propriétaire de galerie à Barcelone, Goya fonctionne comme une marque : sa signature garantit une valeur bien supérieure à celle d’autres artistes. Cette hiérarchie des prix s’explique par la demande des collectionneurs, qui privilégient les œuvres de Goya, réduisant ainsi la visibilité et la valeur des autres peintres.

Conséquences culturelles

La goyitis révèle un déséquilibre dans la reconnaissance de l’art espagnol. María Antonia Argelich, directrice du Caem, souligne que ce phénomène n’est pas seulement lié à des erreurs d’attribution, mais aussi à un manque de visibilité pour les autres artistes. Les musées espagnols tentent de remédier à cette situation en organisant des expositions dédiées à ces peintres méconnus, comme Luis Paret ou Francisco Bayeu. Pourtant, malgré ces efforts, leur notoriété reste limitée face à l’ombre imposante de Goya. Le bicentenaire de sa mort, prévu en 2028, pourrait même aggraver cette épidémie de goyitis, selon Sílvia Colomé.

Ce que ça pourrait changer

Face à ce phénomène, les experts estiment qu’il existe une vie artistique après Goya, mais que sa domination culturelle persiste. Les tentatives pour réhabiliter les autres peintres, comme les expositions organisées par les musées, peinent à inverser la tendance. La *goyitis* illustre ainsi un paradoxe : bien que Goya soit un géant de l’art, son héritage étouffe la reconnaissance d’autres talents. Pour les spécialistes, la solution ne viendra probablement pas d’un *vaccin* contre cette croyance, mais plutôt d’une meilleure diffusion de l’art de ses contemporains, afin de diversifier les références culturelles et artistiques en Espagne.

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