« Lutter contre le sentiment que c’est perdu » : discussion sur la transition écologique entre Nathanaël Wallenhorst et Magali Reghezza-Zitt
Nathanaël Wallenhorst et Magali Reghezza-Zitt, deux chercheurs qui viennent de proposer des exercices d'anticipation climatique, confrontent leurs perspectives sur le possible et le souhaitable, afin d'agir et sortir du marasme..
Les deux chercheurs, Nathanaël Wallenhorst et Magali Reghezza-Zitt, ont publié des ouvrages d'anticipation climatique en 2025 et 2026 pour aborder différemment la transition écologique. Wallenhorst, dans 2049. Ce que le climat va faire à l'Europe, décrit un scénario terrifiant où aucune action n'est entreprise pour réduire les émissions de CO2, avec des conséquences concrètes sur la vie quotidienne comme l'accès à la nourriture ou aux déplacements. Reghezza-Zitt, dans Bienvenue en 2055, dans un monde neutre en carbone, propose un futur où des mesures politiques variées ont permis d'atteindre la neutralité carbone, malgré des étés à 50°C. Leur objectif commun est de rendre tangible l'impact du climat sur nos vies pour inspirer l'action, en évitant un discours trop froid ou technique.
Le concept de tragédie des horizons, popularisé par Mark Carney, ancien gouverneur de la Banque d'Angleterre, illustre l'écart entre le temps long nécessaire pour agir contre le réchauffement climatique et les échéances courtes de la finance ou de la politique. Wallenhorst souligne que les effets du climat se mesurent en décennies (2050, 2070, 2100), mais que les décisions politiques et économiques se prennent sur des cycles de 4 à 5 ans. Par exemple, atteindre +2°C d'ici 2050 pourrait déclencher des effets en cascade irréversibles, comme la fonte des glaces ou l'effondrement des écosystèmes. Ce décalage temporel explique pourquoi les actions actuelles restent insuffisantes.
Reghezza-Zitt insiste sur le fait que le changement climatique n'est plus seulement un enjeu écologique, mais un fait social qui touche la santé, l'emploi, le pouvoir d'achat et la sécurité alimentaire. Elle note que les responsables politiques traitent les canicules comme des faits divers, sans aborder les solutions structurelles comme la sortie des énergies fossiles. Par exemple, en France, les débats se concentrent sur des mesures clivantes comme les climatiseurs, plutôt que sur des transformations profondes comme la rénovation des logements ou la formation des ouvriers. Wallenhorst ajoute que les canicules de 2026 ont rendu ces enjeux plus concrets, avec des impacts directs comme la baisse de ponte des poules due à la chaleur.
Les deux chercheurs abordent la question de la décarbonation sous l'angle de la justice sociale. Reghezza-Zitt critique l'idée que la transition écologique serait punitive, soulignant que les ménages défavorisés sont les plus vulnérables aux effets du climat et que les coûts de la transition ne sont pas équitablement répartis. Elle propose de repenser la valeur économique en passant d'une logique de quantité à une logique de qualité, de lien social et d'esthétique. Wallenhorst, quant à lui, évoque la nécessité de réduire l'empreinte carbone des Français de 9 tonnes équivalent CO2 par an à 2 tonnes, ce qui impliquerait une division par 4,5 du niveau de vie moyen (2 500 €/mois), soit environ 600 €/mois.
Wallenhorst défend l'idée que la décroissance est une nécessité pour préserver la vie sur Terre, car la trajectoire actuelle mène à une déflagration civilisationnelle. Il cite l'exemple de l'empreinte carbone, qui doit passer de 9 à 2 tonnes par an et par personne pour respecter les limites planétaires. Reghezza-Zitt rejette le terme de décroissance, qu'elle juge trop polémique, et préfère parler de post-croissance ou d'ajustement de la demande aux limites écologiques. Elle insiste sur la nécessité de repenser les principes de justice pour garantir un accès équitable aux ressources, sans réduire les revenus à un niveau insoutenable.
Les deux chercheurs soulignent l'importance des conventions citoyennes, comme celle pour le climat en 2020, pour impliquer les citoyens dans les décisions. Wallenhorst cite le rapport de 460 pages de cette convention, qui propose des mesures comme la suppression de la publicité, comme exemple de solutions concrètes. Reghezza-Zitt met en garde contre l'attente que les scientifiques dictent les solutions, tout en critiquant leur instrumentalisation politique. Elle plaide pour des arbitrages collectifs et une planification démocratique, en s'inspirant de projets comme ceux de la Chine en matière de décarbonation, motivés par des objectifs géostratégiques plutôt que purement écologiques.
Les canicules de l'été 2026 ont marqué un tournant dans la perception du changement climatique en France, où la crise a touché des populations jusqu'alors épargnées. Les réactions des lecteurs des ouvrages ont oscillé entre soulagement (*«On peut y arriver !»*) et découragement (*«Ça n’arrivera jamais !»*). Les responsables politiques, selon Reghezza-Zitt, ont traité ces événements comme des faits divers, sans proposer de solutions structurelles. Wallenhorst note que ces épisodes ont rendu visible l'urgence d'agir, mais que les mesures actuelles restent insuffisantes pour éviter des conséquences bien plus graves à long terme.

