Confucius, d’ennemi de Mao à superstar !
Conspuée sous le régime maoïste, comment la doctrine confucéenne est-elle revenue en force au début des années 2000 sous les traits d'un "confucianisme populaire" ? Quelles formes prend ce renouveau confucéen ? Et comment le pouvoir chinois a-t-il aussi repris à son compte la figure de Confucius ?.
Pendant la période maoïste en Chine, particulièrement entre 1949 et les années 1970, la pensée de Confucius a été violemment rejetée par le régime communiste. Mao Zedong, fondateur de la République populaire de Chine, considérait les enseignements confucéens comme des obstacles à la modernisation et à la révolution sociale. Les idées de Confucius, axées sur le respect des hiérarchies traditionnelles, l’harmonie sociale et la piété filiale, étaient perçues comme réactionnaires et incompatibles avec l’idéal égalitaire et collectiviste prôné par le communisme. Cette opposition s’est traduite par des campagnes de propagande, des destructions de temples et des persécutions envers les intellectuels associés à cette doctrine. Confucius était alors présenté comme un symbole de l’Ancien Régime à abattre pour construire une Chine nouvelle.
À partir des années 2000, la Chine a connu un surprenant regain d’intérêt pour le confucianisme, qualifié de « confucianisme populaire ». Ce mouvement ne se limite pas à une résurgence académique ou religieuse, mais s’étend à la société civile, aux médias et même aux entreprises. Des instituts Confucius, inspirés des Alliances françaises ou des Instituts Goethe, ont été créés à travers le monde pour diffuser la culture chinoise et promouvoir cette philosophie. En Chine même, des cours de morale confucéenne sont intégrés dans les programmes scolaires, et des entreprises adoptent ses principes pour renforcer la cohésion d’équipe. Ce phénomène reflète une volonté de réhabiliter les valeurs traditionnelles chinoises, tout en les adaptant aux défis de la modernité et de la mondialisation.
Le gouvernement chinois a joué un rôle central dans ce renouveau confucéen, mais avec des objectifs stratégiques. Sous la présidence de Xi Jinping, depuis 2012, le confucianisme est utilisé comme outil de légitimation du pouvoir et de promotion d’une identité nationale forte. Des institutions comme l’Institut de la culture chinoise ou les Académies d’études confucéennes sont soutenues par l’État pour encadrer cette diffusion. Le régime met en avant des valeurs comme la loyauté envers l’État, le respect de l’autorité et la stabilité sociale, qui correspondent à ses priorités politiques. Cependant, cette récupération reste sélective : les aspects critiques de Confucius envers les abus de pouvoir, par exemple, sont souvent omis. L’objectif est de créer une image de la Chine à la fois moderne et ancrée dans ses traditions, tout en contrôlant étroitement les interprétations de cette philosophie.
Le « confucianisme populaire » se manifeste sous plusieurs formes en Chine contemporaine. Dans le domaine éducatif, des manuels scolaires intègrent des maximes de Confucius, comme « Ne fais pas à autrui ce que tu ne voudrais pas qu’on te fasse » (己所不欲,勿施於人), pour enseigner la morale aux enfants. Dans le secteur privé, des entreprises organisent des séminaires sur la gestion confucéenne, mettant l’accent sur l’harmonie et la hiérarchie au travail. Les médias, notamment les réseaux sociaux comme Weibo, relaient des citations de Confucius adaptées aux enjeux actuels, comme la gestion des conflits ou l’éthique professionnelle. Enfin, des cérémonies traditionnelles, comme les mariages ou les funérailles, reprennent des rites confucéens, souvent mélangés à des pratiques modernes. Ce mouvement montre comment une philosophie ancienne peut être réinterprétée pour répondre aux besoins d’une société en mutation.
Malgré son succès apparent, le renouveau confucéen en Chine soulève des questions et des limites. D’abord, son instrumentalisation par l’État suscite des critiques : certains y voient une manœuvre pour détourner l’attention des problèmes sociaux ou pour justifier un autoritarisme accru. Ensuite, la popularisation de Confucius s’accompagne d’une simplification de sa pensée, réduisant une philosophie complexe à des slogans ou à des recettes de bonne conduite. Enfin, ce mouvement reste controversé parmi les intellectuels chinois, qui débattent de la compatibilité entre confucianisme et valeurs modernes comme la démocratie ou les droits individuels. Malgré ces tensions, le confucianisme semble avoir trouvé une place durable dans le paysage culturel et politique chinois, même si son avenir dépendra de la manière dont il sera utilisé et interprété dans les années à venir.

