L’IA est-elle vraiment le moteur du développement des centres de données au Québec?
Plusieurs promoteurs entretiennent une certaine opacité sur la nature de leurs activités actuelles ou planifiées..
L’intelligence artificielle (IA) repose sur des centres de données, des bâtiments géants remplis d’ordinateurs et de systèmes de refroidissement. Ces infrastructures sont essentielles pour entraîner et faire fonctionner les modèles d’IA, comme ceux d’OpenAI ou de Google. À l’échelle mondiale, la demande en centres de données explose avec l’essor de l’IA. Selon le cabinet Bain&Company, plus de 5000 milliards de dollars américains seront investis d’ici 2030 pour construire ces infrastructures, qui nécessiteront une puissance électrique de 150 000 mégawatts (MW). Cette quantité d’électricité équivaut à quatre fois la production totale d’Hydro-Québec, l’entreprise publique québécoise qui gère l’électricité au Québec. Aux États-Unis, des projets comme celui de Fermi au Texas prévoient des centres de données consommant 17 000 MW, soit plus que la consommation de New York. Ces investissements rivalisent avec ceux des grands projets historiques comme les chemins de fer ou les réseaux électriques.
Au Québec, plusieurs entreprises développent des centres de données, mais leur lien avec l’IA reste souvent flou. Hydro-Québec a révélé que des projets totalisant 2500 MW sont en examen, un niveau « sans précédent ». Parmi les acteurs clés, QScale, une entreprise québécoise rachetée par Goldman Sachs, exploite un centre de données à Lévis dédié à l’IA, avec une puissance de 142 MW. Microsoft construit trois centres dans la région de Québec, dont celui de Donnacona estimé à 116 MW, sans préciser la part dédiée à l’IA. Google planifie un centre à Beauharnois nécessitant 380 MW, mais sans détails sur son utilisation. Keel Infrastructure, anciennement Bitfarms, veut créer un centre de 96 MW à Sherbrooke pour l’IA. Amazon Web Services (AWS), déjà présent au Québec avec une puissance estimée à 176 MW, refuse de préciser la part de ses activités liée à l’IA. Ces projets soulèvent des questions sur leur transparence et leur impact énergétique.
L’opacité domine le secteur des centres de données au Québec. Plusieurs entreprises, comme Microsoft, Google ou AWS, ne révèlent pas la proportion de leurs activités dédiée à l’IA. Cette absence de transparence s’étend aux clients des centres de données, souvent des géants de l’IA comme OpenAI ou DeepMind, dont l’identité est rarement divulguée. Les experts, comme François Bouffard de l’Université McGill ou Alexandre Theve du collectif Numérique responsable et soutenable (NRS), soulignent cette difficulté à obtenir des informations précises. Les centres de données modernes utilisent des processeurs graphiques spécialisés, fabriqués par Nvidia, pour entraîner ou exploiter des modèles d’IA. Leur puissance est souvent mesurée par la quantité d’électricité consommée, un indicateur clé mais insuffisant pour comprendre leur utilisation réelle.
Le développement des centres de données au Québec se heurte à une contrainte majeure : la disponibilité limitée d’électricité. Hydro-Québec, qui détient le monopole de la distribution, accorde peu de nouveaux blocs de puissance, freinant ainsi les projets. Cette situation pousse certains promoteurs à se tourner vers d’autres régions, comme l’Alberta, où le marché de l’électricité est plus libéralisé. Par exemple, Meta prévoit y construire un centre de données de 1000 MW alimenté par une centrale au gaz naturel, une option incompatible avec les objectifs climatiques du Québec. Pourtant, les centres de données entrent en compétition avec d’autres secteurs énergivores, comme la décarbonation, jugée prioritaire pour l’avenir. Le Québec, riche en énergies renouvelables, doit donc concilier ces besoins sans compromettre ses engagements climatiques.
Les centres de données sont considérés comme une infrastructure stratégique pour le Québec. François Bouffard, professeur à l’Université McGill, estime qu’une souveraineté numérique est nécessaire pour maîtriser à la fois les données et les capacités de calcul du Québec. Cela implique de développer une stratégie nationale adaptée aux besoins réels de la province, sans gaspiller son énergie renouvelable. L’IA, bien que motrice, ne doit pas éclipser d’autres usages essentiels des centres de données, comme l’infonuagique ou l’hébergement de données gouvernementales. Le défi pour le Québec est donc de concilier croissance économique, transition énergétique et indépendance technologique, tout en garantissant la transparence des projets en cours.

