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Culture

L'immense passion pour Claude Monet de la galeriste Katia Granoff et de la collectionneuse Jeanne Schlumberger

France Culture - Savoirs · mis à jour il y a 20 j

Une exposition gratuite de chefs-d’œuvre impressionnistes débute à Paris chez Sotheby’s, avant leur vente. Ces pièces réunies par la collectionneuse Jeanne Schlumberger (1889–1983) avec l'aide de son amie Katia Granoff n'ont souvent jamais été montrées.

Vente exceptionnelle de Monet

Une toile de Claude Monet, Iris (1924–1925), estimée entre 22 et 30 millions d’euros, sera vendue aux enchères le 22 octobre 2026 à Paris. Cette œuvre, l’une des plus grandes jamais mises en vente en France, fait partie d’une collection privée exceptionnelle. Elle est présentée au public à partir du 16 octobre au siège parisien de Sotheby’s, à l’occasion du centenaire de la mort de l’artiste. D’autres Monet, comme Saule pleureur ou L’Arbre de feu (1918–1919), estimés entre 9 et 12 millions d’euros, seront également dispersés lors de cette vente. Ces œuvres, jamais exposées dans des musées, illustrent la dernière décennie de création de Monet, marquée par ses célèbres Nymphéas.

Rôle clé de Katia Granoff

Katia Granoff, galeriste et poétesse d’origine russe, a joué un rôle décisif dans la reconnaissance des Nymphéas de Monet. Arrivée à Paris en 1924, elle ouvre sa première galerie peu après et rencontre en 1950 Michel Monet, fils de l’artiste. Elle découvre alors l’atelier de Giverny, resté intact depuis la mort de Monet en 1926. Face à l’atelier, elle déclare : « C’est la belle endormie ! », reconnaissant la modernité de ces œuvres méconnues. Elle achète l’intégralité du fonds restant des Nymphéas à Michel Monet, malgré les réticences de ce dernier, qui exige un prix élevé. Pour financer cet achat risqué, elle hypothèque ses biens et obtient un prêt de son amie Jeanne Schlumberger. À l’époque, les Nymphéas sont critiqués et considérés comme un déclin artistique.

Stratégie de diffusion des œuvres

Katia Granoff ne se contente pas d’acheter les œuvres : elle les expose et les fait circuler pour les faire connaître. Elle organise des expositions des Nymphéas dès 1956, malgré le scepticisme général. En 1955, elle offre une toile au Museum of Modern Art (MoMA) de New York, à la demande de son directeur Alfred Barr, pour y exposer les dernières peintures de Monet. Cette initiative marque un tournant : les Américains, notamment les futurs expressionnistes abstraits comme Jackson Pollock, sont fascinés par ces œuvres. Granoff refuse de brader les Nymphéas, même face à des collectionneurs hésitants, et offre même une toile au MoMA gratuitement. Elle écrit dans ses mémoires : « Soulever la lourde stèle de l’oubli, d’éveiller les esthètes en sommeil. »

Amitié et collaboration avec Jeanne Schlumberger

Jeanne Schlumberger, collectionneuse et amie de Katia Granoff, a joué un rôle clé dans la sauvegarde et la diffusion des œuvres de Monet. Les deux femmes partagent une passion commune pour l’art et une complicité rare, où le collectionneur fait confiance à son marchand. Granoff conseille Schlumberger et lui suggère des acquisitions, comme dans une lettre où elle écrit : « Il faut que vous veniez voir ce tableau, il vous plaira. Il faut absolument qu’il entre dans votre collection. » Leur relation dépasse le cadre professionnel : elles s’entraident financièrement et moralement, notamment lors de l’achat des Nymphéas. Schlumberger accorde un prêt à Granoff pour finaliser l’acquisition, prêt qui sera intégralement remboursé. Leur amitié illustre une époque où les collectionneurs et les marchands collaboraient étroitement pour défendre l’art moderne.

Contexte historique et artistique

À la mort de Monet en 1926, ses Nymphéas sont largement incompris. La critique les associe à la vieillesse et à la sénilité de l’artiste, qui souffrait de problèmes de vue. Seuls quelques proches, comme Georges Clémenceau, défendent cette œuvre. Les Nymphéas représentent pourtant le testament artistique de Monet : un cycle de près de 250 toiles consacrées à son jardin de Giverny, peint entre 1914 et 1926. Ces œuvres, de grands formats, sont restées dans l’atelier de Giverny jusqu’à leur acquisition par Granoff. Leur reconnaissance viendra plus tard, notamment grâce aux Américains, qui voient dans ces toiles une source d’inspiration pour l’expressionnisme abstrait. Granoff, poétesse elle-même, compare cette redécouverte à celle de Marc Chagall, un autre artiste russe méconnu en France dans les années 1920.

Ce que ça pourrait changer

Katia Granoff naît dans l’ancien empire russe et fuit la révolution de 1917 avec sa famille, ruinée. Orpheline jeune, elle arrive en France sans ressources après un passage par la Suisse et Berlin, où elle travaille comme secrétaire. En 1924, elle s’installe à Paris et ouvre sa première galerie en 1926. Son parcours est marqué par des défis : elle fait faillite en 1937 à cause de ses associés, mais reprend son activité seule, avec sa sœur Rose. Elle choisit des artistes modernes comme Chagall ou Othon Friesz et défend leurs œuvres avec passion. Son premier livre, *Histoire d’une galerie* (1950), raconte son arrivée en France et sa rencontre avec les peintres. Elle écrit aussi de la poésie et traduit des poètes russes, comme Pouchkine ou Lermontov. Son engagement pour l’art moderne en fait une figure majeure du marché de l’art français.

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