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Taylor au pays des Soviets : quand Lénine s'inspirait de l'organisation scientifique du travail

The Conversation France · mis à jour il y a 18 j

En 1918, Lénine écrit « Les Soviétiques au travail » en mentionnant les travaux de Frédéric Winslow Taylor. Wikimediacommons Ford Motor Company à Nijni Novgorod, Arthur Glenn McKee & Co à Magnitogorsk… dans les années 1920-1930, les États-Unis s’exportent en Union des républiques socialistes soviétiques (URSS).

Révolution industrielle soviétique

Dans les années 1920-1930, l’Union soviétique (URSS) engage une industrialisation rapide pour rattraper les pays occidentaux. Après la révolution de 1917, Lénine lance en 1921 la Nouvelle politique économique (NEP), une période de libéralisation partielle. Le tournant décisif survient avec le premier plan quinquennal (1929-1933), une planification centralisée visant à tripler la production d’acier. Pour moderniser l’appareil productif, l’URSS s’inspire des méthodes américaines, notamment le taylorisme, une organisation scientifique du travail développée par Frederick Taylor. Ce système repose sur l’observation, le chronométrage et l’expérimentation pour optimiser l’efficacité des ouvriers et des machines. L’objectif est de trouver le meilleur moyen (one best way) pour organiser la production, en réduisant les gaspillages et en augmentant la productivité.

Lénine et le taylorisme

Lénine, dirigeant de l’URSS, se montre progressivement convaincu par le taylorisme après une phase de scepticisme. Dans son ouvrage Les Soviétiques au travail (1918), il écrit que le socialisme doit intégrer les méthodes progressistes du capitalisme, dont le taylorisme, pour survivre. Il cite notamment les travaux de Frank Bunker Gilbreth, un disciple de Taylor, et encourage l’adoption de ces techniques. Lénine voit dans le taylorisme un outil pour rationaliser le travail dans un État socialiste, où la planification centrale et le Gosplan (organisme de planification économique) jouent un rôle clé. Contrairement à d’autres théoriciens comme Henri Fayol, jugé « bourgeois », le taylorisme est perçu comme compatible avec l’idéal d’un management ouvrier dans un système collectiviste.

Collaboration avec les États-Unis

Pour appliquer le taylorisme, l’URSS collabore étroitement avec des entreprises et experts américains. En 1929, un contrat est signé avec la Ford Motor Company pour construire une usine automobile à Nijni Novgorod (rebaptisée Gorky en 1932), avec un objectif de production de 100 000 véhicules par an. L’URSS s’engage en échange à acheter 72 000 voitures et camions Ford en pièces détachées. D’autres firmes américaines, comme Albert Kahn Associates (conception d’usines) ou General Electric (électrification), participent à ce mouvement. À Magnitogorsk, un complexe sidérurgique est inspiré des usines américaines US Steel, avec l’aide de l’entreprise Arthur Glenn McKee & Co pour construire un haut fourneau en 1930. Ces partenariats permettent à l’URSS d’importer des techniques de gestion et des équipements modernes.

Experts et méthodes importés

L’URSS fait appel à des ingénieurs et spécialistes étrangers pour diffuser le management scientifique. Parmi eux, Walter Nicholas Polakov, un Américain d’origine russe et membre de la Taylor Society, joue un rôle central. Il revient en URSS entre 1929 et 1931 pour enseigner les techniques de chronométrage, les diagrammes de Gantt (outil de planification) et d’autres méthodes d’organisation industrielle. Polakov croit en une version « marxisée » du taylorisme, adaptée à une économie étatisée. L’URSS crée également l’Institut Central du Travail (CTI) en 1921, dirigé par Alekseï Gastev, pour former des ouvriers et des instructeurs. Entre 1921 et 1938, plus de 500 000 travailleurs et 20 000 instructeurs y sont formés dans plus de 200 métiers. Les textes de Taylor, traduits en russe, y sont utilisés comme références.

Obstacles et limites

Malgré ces efforts, l’application du taylorisme en URSS se heurte à plusieurs obstacles. Les objectifs des plans quinquennaux sont souvent irréalistes, et les chaînes d’approvisionnement dysfonctionnent en raison de pénuries de main-d’œuvre qualifiée ou de matériaux. La méfiance envers les experts étrangers s’accroît, notamment après le procès de Chakhty en 1928, où des ingénieurs sont accusés de sabotage. En 1930, Gastev est nommé ministre de la Standardisation, mais son influence décline face aux purges staliniennes. Les méthodes tayloriennes, conçues pour un cadre capitaliste, peinent à s’adapter à une économie planifiée et centralisée, où les priorités politiques priment sur l’efficacité technique.

Ce que ça pourrait changer

La Seconde Guerre mondiale (1939-1945) transforme radicalement l’industrie soviétique. Dès les années 1930, les *plans quinquennaux* intègrent une reconversion possible des usines civiles vers la production militaire. En 1941, après l’invasion allemande (*opération Barbarossa*), 2 500 usines sont démontées et déplacées vers l’Oural, la Sibérie ou l’Asie centrale, loin du front. Dix millions de travailleurs et leurs familles sont également évacués. Ces régions deviennent les nouveaux pôles industriels, produisant la majorité des chars T-34, avions Yak et munitions de l’Armée rouge. Cette mobilisation industrielle permet à l’URSS de maintenir sa production malgré les pertes territoriales, mais elle marque aussi la fin des expérimentations tayloriennes au profit d’une organisation militaire et centralisée.

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