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Ose-t-on encore dire « Je ne sais pas » ?

The Conversation France · mis à jour 24 sept.

Admettre que l’on ne sait pas, c’est plus difficile qu’il n’y paraît. Saydung/Pixabay , CC BY L’ESSENTIEL Il est très fréquent que nous soyons persuadés de savoir quelque chose, en raison d’un biais psychologique appelé l’« aisance cognitive ».

Illusion de savoir

Nous avons souvent l’impression de connaître une information avant même de la vérifier, grâce à un mécanisme psychologique appelé aisance cognitive. Ce terme, popularisé par le psychologue Daniel Kahneman (Prix Nobel d’économie en 2002), désigne la facilité avec laquelle notre cerveau traite une information simple ou familière. Cette aisance est perçue comme une preuve de justesse, même si elle est trompeuse. Par exemple, une affirmation écrite en gros caractères nous semble plus vraie qu’une autre en petits caractères, simplement parce qu’elle est plus lisible. Ce biais nous pousse à croire que nous savons, alors que nous ignorons souvent la réponse exacte. Kahneman a montré que ce phénomène réduit notre vigilance et nous empêche de reconnaître notre ignorance, même lorsque nous devrions le faire.

Coût social de l'ignorance

Reconnaître que l’on ne sait pas est un acte socialement coûteux, selon le sociologue Erving Goffman. Ce dernier a théorisé le concept de « face », qui désigne l’image positive que nous renvoyons aux autres dans nos interactions. Admettre une lacune peut nuire à cette image, surtout face à un supérieur hiérarchique, un examinateur ou un public. Ce coût varie selon le contexte : il est plus facile d’avouer son ignorance à un proche qu’à un inconnu ou à une autorité. Cette réticence s’accentue lorsque la réponse est rapidement accessible, car l’ignorance est comblée avant même que le malaise ne se manifeste. Ainsi, plus la réponse arrive vite, moins nous avons l’occasion de ressentir le besoin de dire « Je ne sais pas ».

Délégation aux outils

Avant l’ère numérique, reconnaître une ignorance impliquait un effort concret : consulter un dictionnaire, un livre ou demander à quelqu’un de plus savant. Internet a réduit cet effort, et l’intelligence artificielle (IA) l’a presque supprimé. Les psychologues Betsy Sparrow et Daniel Wegner ont démontré en 2011 que lorsque nous savons qu’une information est facilement accessible en ligne, notre cerveau retient davantage l’endroit où la trouver plutôt que le contenu lui-même. Ce phénomène, appelé transactive memory, montre que nous externalisons notre mémoire vers des outils. Avec l’IA générative, cette délégation s’étend à la formulation, à l’analyse et même au jugement. Contrairement à un moteur de recherche, qui renvoie plusieurs sources parfois contradictoires, une IA générative fournit une réponse fluide et unique, effaçant les doutes et renforçant l’illusion de savoir.

Effet de l'IA sur le doute

Une étude récente menée par Chiara Marcoccia, Walter Quattrociocchi et Valerio Capraro (2026) a testé l’impact de l’IA sur notre capacité à douter. Les chercheurs ont posé des questions précises sur des détails visuels de films, conçus pour être absents des bases de données utilisées par les IA, les poussant ainsi à « halluciner » (c’est-à-dire à inventer des réponses). Les résultats montrent que l’accès à une IA réduit de manière significative la volonté de suspendre son jugement : le taux de réponses « Je ne sais pas » est passé de près de 50 % à quelques pour cent. Pourtant, les participants se trompaient plus souvent et se déclaraient plus confiants dans leurs réponses. Même lorsqu’une récompense financière était proposée pour les bonnes réponses, les participants consultaient moins l’IA et répondaient mieux, mais sans retrouver le niveau de prudence des non-utilisateurs. L’étude conclut que l’IA n’affaiblit pas notre capacité à douter, mais notre envie de le faire.

Ce que ça pourrait changer

L’article souligne que l’IA, en fournissant des réponses rapides et fluides, réduit notre disposition à reconnaître nos limites et à suspendre notre jugement. Les chercheurs estiment que préserver notre capacité à dire *« Je ne sais pas »* passe moins par une amélioration technique de l’IA que par un apprentissage de son usage critique. Il s’agirait d’apprendre à distinguer les situations où lui faire confiance de celles où il faut se méfier, et à privilégier la vérification personnelle lorsque c’est nécessaire. L’alternative proposée est claire : soit accepter de se tromper en suivant aveuglément une IA, soit oser admettre son ignorance et chercher des réponses fiables par soi-même. L’article rappelle également deux exemples concrets pour illustrer cette problématique : la capitale de l’Australie est *Canberra* (souvent confondue avec Sydney), et la Crète est bordée au nord par la *mer de Crète* (prolongement de la mer Égée) et au sud par la *mer de Libye*.

Sujets complémentaires

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