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Culture

Sensibilités et pouvoir d'achat : deux longues-vues qui n'allaient pas de soi

France Culture - Savoirs · mis à jour 25 sept.

Le pouvoir d'achat est une catégorie plutôt issue de la macro-économie, et pourtant c'est l'objet de tout un dossier paru en janvier 2026 dans la revue d'anthropologie "L'Homme" qui détricote et dépayse la notion de pouvoir d'achat. La revue "Sensibilités" fête quant à elle ses 10 ans..

Histoire des sensibilités

L’histoire des sensibilités est une approche historique qui étudie la manière dont les émotions, les perceptions et les sentiments structurent les sociétés. Elle s’oppose à une vision purement rationnelle de l’histoire, en montrant que les émotions ne sont pas universelles mais socialement situées et historiquement construites. Cette discipline a émergé pour combler un vide dans l’historiographie, notamment pour le XXe siècle, où les travaux sur le sensible étaient moins nombreux que pour le XIXe siècle. Parmi ses figures majeures, on trouve Alain Corbin, spécialiste du XIXe siècle, et Arlette Farge, qui a travaillé sur des sources du XVIIIe siècle. L’objectif n’est pas de réduire l’histoire à une étude des émotions, mais de montrer comment ces dernières organisent notre perception du monde et influencent les dynamiques sociales, politiques et économiques.

Naissance de la revue Sensibilités

La revue Sensibilités a été créée en 2015, avec son premier numéro paru en 2016, pour explorer ce champ de recherche encore marginalisé. Elle est née d’une prise de conscience : les émotions et les sensibilités étaient souvent perçues comme hors-sol ou aériennes, déconnectées des réalités sociales et politiques. Un comité de rédaction s’est formé, incluant des historiens comme Christophe Granger, Hervé Mazurel, Clémentine Vidal-Naquet, Quentin Deluermoz, Thomas Dodman et Anouche Kunth. La revue a été lancée dans un contexte marqué par les attentats de Charlie Hebdo en janvier 2015 et ceux de novembre 2015, qui ont révélé l’importance politique des émotions collectives. L’idée était de montrer que les sensibilités, loin d’être des phénomènes naturels, sont des constructions historiques et sociales qu’il faut analyser.

Approche sociale des émotions

Contrairement aux critiques initiales qui accusaient l’histoire des sensibilités de négliger les dimensions sociales et politiques, la revue Sensibilités revendique une approche intégrée. Elle ne sépare pas les émotions du contexte social, économique ou politique, mais les étudie comme des éléments qui ordonnent et structurent ces contextes. Par exemple, la peur ou l’amour ne sont pas des sentiments universels, mais des expériences façonnées par des normes sociales, des rapports de pouvoir ou des événements historiques. La revue a ainsi exploré des thèmes variés comme les corps, la maison, les rêves ou la fête, en montrant comment ces sujets sont traversés par des sensibilités spécifiques. Son ambition est de dés-essentialiser les émotions, c’est-à-dire de montrer qu’elles ne sont pas des données naturelles, mais des produits de l’histoire.

Financement et diffusion

La revue Sensibilités est financée à 20 % par le Centre national du livre (CNL), qui lui alloue 3 000 € par numéro. Pour ne pas perdre d’argent, elle doit vendre au moins 400 exemplaires par numéro. À ses débuts, elle était distribuée dans 155 librairies, dont 125 en ont vendu au moins un exemplaire en 2025. Cependant, les ventes se concentrent désormais sur une trentaine de librairies qui fidélisent un public restreint. La revue mise sur un parti-pris graphique fort, avec des créations signées par Mélie Giusiano (pour les dix premiers numéros) et Julienne Richard (à partir du numéro 11). Malgré son ambition éditoriale, les ventes ont diminué depuis ses débuts, passant d’un rythme plus soutenu à un seuil minimal pour équilibrer son budget.

Pouvoir d'achat et anthropologie

Le pouvoir d’achat est une notion issue de la macro-économie, qui mesure la capacité des ménages à consommer en fonction de leurs revenus et des prix. Cependant, la revue L’Homme a publié en janvier 2026 un dossier dirigé par les anthropologues Emmanuelle Lallement et Sophie Chevallier, qui interroge cette catégorie. Pour l’anthropologie, le pouvoir d’achat n’est pas un concept neutre : il est dénaturalisé, c’est-à-dire qu’il est analysé comme une construction sociale et culturelle, et non comme une donnée objective. Les auteurs montrent que cette notion, souvent présentée comme une préoccupation centrale des Français, est en réalité un objet complexe, influencé par des facteurs comme les inégalités, les normes de consommation ou les politiques publiques. L’objectif est de comprendre comment le pouvoir d’achat est vécu, interprété et politisé par les individus.

Ce que ça pourrait changer

Depuis sa création, la revue *Sensibilités* a publié 14 numéros, avec un quinzième prévu pour janvier 2027, consacré aux *émotions des savoirs* et aux *savoirs des émotions*. Elle a élargi ses objets d’étude et son audience, tout en maintenant un ancrage dans les sciences sociales. La revue est invitée au *Théâtre de la Cité internationale* pour la saison 2026-2027, où une historienne membre de son comité scientifique a pris la co-direction en 2025. Ces projets illustrent sa volonté de rendre accessible la recherche sur les sensibilités au grand public, tout en continuant à explorer des thèmes variés. L’enjeu reste de montrer que les émotions, loin d’être des phénomènes marginaux, sont au cœur des dynamiques sociales et historiques.

Sujets complémentaires

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