En Biélorussie, on fait aussi la guerre à l’école
La machine de répression du régime de Loukachenko se transpose désormais dans une université à l’étranger..
En Biélorussie, le régime autoritaire du président Alexandre Loukachenko, au pouvoir depuis 1994, maintient une répression systématique contre toute opposition depuis les manifestations massives de l'été 2020. Ces dernières, déclenchées par une fraude électorale présumée lors de la présidentielle du 9 août 2020, avaient été violemment réprimées. Six ans plus tard, la machine répressive s'étend même à l'étranger, ciblant notamment des institutions liées à la société civile ou à l'opposition. Le régime utilise des méthodes brutales, comme des perquisitions domiciliaires, des interrogatoires musclés et des menaces de longues peines d'emprisonnement, pour intimider ses opposants ou leurs proches. La Biélorussie, pays d'Europe de l'Est frontalière de la Lituanie, est souvent comparée à la Russie pour son système politique autoritaire et sa stratégie de contrôle social.
L'Université européenne des humanités (EHU) est un établissement d'enseignement supérieur fondé en 1992 à Minsk, en Biélorussie, peu après la chute de l'Union soviétique. Elle a été fermée en 2004 sous la pression du régime de Loukachenko, avant de rouvrir en Lituanie, à Vilnius, en 2005. L'EHU est devenue un symbole de liberté académique pour les étudiants biélorusses, offrant des cours en ligne ou sur place, principalement en langue biélorusse. Elle a accueilli jusqu'à 1 600 étudiants, majoritairement biélorusses, avant d'être désignée comme une «organisation extrémiste» par les autorités biélorusses en avril 2026. Cette qualification permet au régime de justifier des persécutions contre ses étudiants, professeurs et anciens diplômés, accusés de déstabiliser le pays. L'EHU est aujourd'hui en déclin, avec seulement une centaine d'inscriptions prévues pour la rentrée suivante, contre 500 l'année précédente.
Depuis avril 2026, les autorités biélorusses traquent activement les étudiants, professeurs et anciens diplômés de l'EHU, ainsi que leurs familles. Les méthodes incluent des perquisitions domiciliaires, des interrogatoires prolongés et des menaces de prison pour avoir «financé des études extrémistes». Au moins 200 cas de ce type ont été recensés par Viasna, une ONG de défense des droits humains basée à Vilnius, mais ce chiffre pourrait être bien plus élevé. Les étudiants sont souvent interpellés dans des lieux publics, comme des salons de coiffure, et sommés de devenir des informateurs pour le régime. Les familles des étudiants en exil sont également visées, avec des visites domiciliaires à la recherche de diplômes ou de preuves de liens avec l'EHU. Les témoignages recueillis montrent une logique de vengeance systématique, même contre des personnes n'ayant jamais participé à des manifestations.
En Biélorussie, le système éducatif est de plus en plus soumis à une «militarisation patriotique», inspirée par les méthodes russes. Après la répression du mouvement étudiant en 2020, qui avait joué un rôle clé dans les manifestations contre le régime, les écoles et universités sont désormais utilisées comme des outils de propagande pour le pouvoir. Les programmes scolaires sont alignés sur les valeurs du régime, et les jeunes sont encouragés à adopter une vision nationaliste et loyaliste. Cette stratégie vise à empêcher toute contestation future en façonnant une génération de citoyens dociles. Parallèlement, les universités indépendantes comme l'EHU sont progressivement marginalisées, voire interdites, privant le pays de ses élites intellectuelles et de sa société civile.
Les persécutions contre l'EHU ont des conséquences dramatiques pour des centaines de jeunes Biélorusses. Beaucoup ont dû fuir le pays pour échapper à la répression, comme Lioudmila, une étudiante de 22 ans dont la famille a subi une perquisition en juin 2026 à la recherche de son diplôme. D'autres, comme Natalia ou Nadia, ont été contraintes à l'exil après avoir été menacées ou interrogées par le KGB biélorusse, la police politique du régime. Les familles restées en Biélorussie vivent dans la peur, avec des communications surveillées et des visites domiciliaires régulières. Plus de 100 étudiants ont abandonné leurs études à l'EHU avant la fin du semestre par crainte des représailles. Les témoignages révèlent un climat de terreur, où même des parcours universitaires anodins peuvent mener à des persécutions insoupçonnées.
Face à la vague de répression, la direction de l'EHU a été critiquée pour son manque de soutien aux étudiants en détresse. Le recteur lituanien de l'université, Vilius Šadauskas, défend son institution, affirmant qu'elle est une *«université, pas une ONG»*, mais les étudiants dénoncent un abandon. L'EHU, autrefois un symbole de liberté académique, voit son identité biélorusse s'effacer, avec une baisse drastique des inscriptions et la disparition progressive des cours en langue biélorusse. **Franak Viačorka**, conseiller de l'opposante Svetlana Tikhanovskaïa, explique cette répression par la volonté du régime de *«venger»* les événements de 2020 et d'empêcher toute contestation future. La situation illustre la stratégie du régime de Loukachenko : éliminer toute forme d'opposition, même symbolique, pour maintenir son pouvoir.

