Bibo, le chef indien juif
C'est l’histoire d’une kippa en forme de tacos ou d’un shtreimel de Davy Crockett, sous le soleil du Nouveau-Mexique. Car Solomon Bibo, petit Prussien du peuple du Livre, finira chef de tribu amérindienne, le seul de son espèce dans l’histoire mondiale..
Solomon Bibo (1853-1934) est une figure historique unique : juif d’origine prussienne, il devint chef de la tribu amérindienne des Acomas au Nouveau-Mexique à la fin du XIXe siècle. Cette situation exceptionnelle, sans équivalent dans l’histoire mondiale, illustre les échanges culturels et les parcours individuels hors normes de l’époque. Les Acomas, l’un des peuples autochtones les plus anciens d’Amérique, existent depuis plus de 350 ans avant l’arrivée de Christophe Colomb. Leur histoire croise celle de Solomon Bibo, dont le nom évoque un héritage juif remontant au Temple de Jérusalem, traversant l’Espagne, l’Empire ottoman et l’Europe de l’Est avant d’aboutir en Amérique.
Solomon Bibo naît en 1853 à Brakel, en Westphalie (Allemagne), dans une famille juive de onze enfants dont le père était chantre (responsable des chants religieux dans une synagogue). À cette époque, les Juifs en Europe de l’Est et en Allemagne vivaient une situation contrastée : tolérés sous certaines conditions, ils subissaient aussi des persécutions ponctuelles. Les Bibo s’intégraient à la culture locale, s’imprégnant de la philosophie allemande et de la musique classique. En 1866, ses frères aînés Nathan et Simon émigrent aux États-Unis, suivis par Solomon à l’adolescence, marquant le début de son aventure américaine dans le Far West.
Avant l’arrivée des frères Bibo, le Nouveau-Mexique abritait déjà une communauté juive discrète, composée de conversos (Juifs convertis de force au christianisme sous l’Inquisition espagnole aux XVIe et XVIIe siècles) ayant fui le Mexique pour échapper aux persécutions. Ces marchands, souvent polyglottes, commerçaient avec les Amérindiens, les Hispaniques et les immigrants européens. Leur intégration était telle que certains financèrent même la construction de la cathédrale Holy Faith de Santa Fe, où une étoile de David commémore leur contribution. Les Bibo s’inscrivent dans cette tradition de coexistence pacifique.
Les frères Bibo commencent comme employés chez d’autres marchands juifs avant d’ouvrir leur propre comptoir, spécialisé dans le commerce avec les Navajos. Solomon les rejoint et étend rapidement leurs activités aux Lagunas et surtout aux Acomas. En 1882, il s’installe à Pueblo Acoma, où il apprend leur langue et défend leurs droits face aux autorités blanches, une démarche rare à l’époque. Son intégration culmine en 1885 avec son élection comme chef de la tribu. Il épouse Juana Valle, petite-fille d’un ancien gouverneur d’Acoma et catholique convertie au judaïsme, renforçant ainsi son ancrage dans la communauté.
Solomon Bibo incarne une synthèse culturelle rare : juif pratiquant, il porte des attributs de chef amérindien, comme des plumes et un bâton de commandement, tout en défendant les traditions des Acomas. Son élection comme chef en 1885 est un cas unique dans l’histoire, symbolisant les échanges entre communautés à une époque de tensions raciales et religieuses. Il meurt en 1934 et est enterré au cimetière juif de Colma, en Californie, laissant derrière lui un récit qui mêle histoire juive, amérindienne et aventure humaine dans le Far West.

