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Géopolitique

La doctrine Kratsios et la nouvelle puissance scientifique américaine

Le Grand Continent · mis à jour il y a 13 j

Traduction et commentaire du texte voulant faire de la science et de l’IA les fondements d’une domination américaine planétaire. L’article La doctrine Kratsios et la nouvelle puissance scientifique américaine est apparu en premier sur Le Grand Continent..

Nouveau rapport scientifique

Le 21 juillet 2026, Michael Kratsios, directeur de l’Office of Science and Technology Policy (OSTP) rattaché à la Maison Blanche, a remis un rapport de 123 pages au président des États-Unis. Ce texte, intitulé Genesis: Science, a new golden age, est présenté comme le successeur du rapport historique Science: the endless frontier de Vannevar Bush, remis en 1945. Contrairement à ce dernier, qui prônait une science ouverte et universelle financée par l’État, la doctrine Kratsios vise à réorganiser la science américaine au service de la souveraineté et de la domination des États-Unis. Le rapport propose un changement radical de paradigme scientifique, avec trois décisions structurantes : financer des personnes plutôt que des institutions, choisir six missions nationales prioritaires (IA, quantique, fusion nucléaire, retour sur la Lune, robotique, semi-conducteurs), et faire de l’IA l’infrastructure même de la science via la mission Genesis.

Financement et missions

Le rapport Kratsios propose de réallouer les 200 milliards de dollars fédéraux annuels de financement de la recherche en finançant directement des chercheurs plutôt que des institutions, et en abandonnant le système de revue par consensus (comme les golden tickets ou les fast grants). Six missions nationales sont inscrites au budget 2028 : l’intelligence artificielle (IA), les technologies quantiques, la fusion nucléaire démontrée d’ici les années 2030, le retour sur la Lune dès 2028, la robotique et les semi-conducteurs de nouvelle génération (EUV et au-delà). L’objectif est de doubler la productivité scientifique américaine en dix ans. Le rapport souligne que l’industrie privée américaine dépense 700 milliards de dollars par an en recherche et développement (R&D), soit plus du triple des dépenses publiques et universitaires combinées.

Contradictions et paradoxes

Le rapport Kratsios présente une contradiction majeure : il exige une sélection « purement sur le mérite » tout en résiliant des subventions pour des motifs idéologiques, gelant des financements universitaires et considérant le talent étranger comme un risque pour la sécurité nationale. Paradoxalement, ce texte, qui désigne implicitement la Chine comme une menace à contenir, adopte des méthodes similaires à celles de pays comme l’Allemagne ou la Chine, en proposant une collaboration accrue entre recherche, industrie et défense. Le rapport critique aussi le système américain actuel, où les chercheurs passent la moitié de leur temps en bureaucratie, et où les taux de succès des financements découragent les meilleurs talents.

Opportunités pour l’Europe

Le rapport Kratsios offre trois leviers potentiels pour l’Europe. Le premier est humain : en traitant ses doctorants étrangers comme un problème de sécurité, les États-Unis ouvrent une fenêtre de recrutement massive pour l’Europe, à condition de proposer des financements longs, une liberté réelle et des infrastructures adaptées. Le deuxième levier concerne les données : l’Europe possède des communs scientifiques (génomique de référence d’EMBL-EBI, observation de la Terre de Copernicus, jeux de données du CERN et d’ITER) qui pourraient servir de monnaie d’échange pour négocier l’accès et l’interopérabilité avec les États-Unis. Le troisième levier est normatif : le volet Gold Standard Science (reproductibilité, transparence, vérification automatisée) appelle naturellement au multilatéralisme, offrant à l’Europe l’opportunité de co-écrire ces standards avant qu’ils ne deviennent des normes imposées.

Héritage et rupture

Le rapport Kratsios se présente comme un héritier du rapport Science: the endless frontier de Vannevar Bush, mais en réalité, il en est le renversement. Bush prônait une science ouverte et universelle, tandis que Kratsios théorise une science souveraine et orientée vers la domination américaine. Le texte souligne que le modèle linéaire de progrès scientifique (recherche fondamentale → recherche appliquée → développement industriel), dominant depuis 1945, est devenu inadéquat face aux défis actuels. Il propose une approche plus itérative et collaborative, intégrant l’industrie et l’ingénierie dès les premières étapes de la recherche. Le rapport est aussi un manuel pour comprendre les priorités scientifiques de l’administration Trump, avec des inconnues majeures : la réaction du Congrès, la capacité de Genesis à survivre aux alternances politiques, et l’exécution effective du rapport par l’administration.

Ce que ça pourrait changer

Le rapport Kratsios dresse un constat sévère du système scientifique américain actuel. Malgré des augmentations massives du financement biomédical depuis les années 1990, le rythme des percées significatives a ralenti, et les approbations de médicaments stagnent. Les chercheurs passent la moitié de leur temps en tâches administratives, un fardeau aggravé par l’expansion des bureaucraties fédérales et universitaires. Une proportion plus faible de citoyens américains occupe désormais les places de troisième cycle dans les domaines des sciences, de la technologie, de l’ingénierie et des mathématiques (STEM). Le rapport compare cette situation à la méthode chinoise, qui concentre les ressources publiques et privées sur des technologies désignées avec des objectifs datés et des plans pluriannuels opposables. La révolution de l’IA, selon le texte, transforme la conduite de la science, mais les institutions héritées du passé ne sont pas prêtes à en tirer pleinement parti.

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