Pourquoi l’ancien bassin minier du Nord-Pas-de-Calais vote RN ( ou non)
La mono-industrie minière du Nord a laissé des traces bien au-delà de l’économie de la région. Igor Paszkiewicz/Shutterstock (no reuse) Dans le nord de la France, la progression du RN aux élections municipales de 2026 semble pouvoir s’expliquer par les difficultés sociales de l’ancien bassin minier.
Aux élections municipales récentes, le Rassemblement national (RN) a renforcé ses positions dans l’ancien bassin houiller du Nord-Pas-de-Calais. Le parti a conservé ou remporté une douzaine de communes, dont Liévin, Oignies, Grenay, Billy-Montigny, Courcelles-les-Lens et Pont-à-Vendin. Ce succès s’explique principalement par les difficultés sociales persistantes dans ce territoire marqué par la fin de l’exploitation charbonnière au début des années 1990. Le RN y capte deux types d’électeurs : une bourgeoisie aisée et âgée, conservatrice sur le plan moral, et une population précarisée séduite par un discours populiste. Cette division est qualifiée de « séparation entre un vote frontiste bourgeois du sud, et un vote frontiste populaire du nord » par le politiste Arnaud Huc.
Le bassin minier du Pas-de-Calais reste durement éprouvé par la désindustrialisation. Le revenu médian annuel y est inférieur à 18 000 € (contre près de 24 000 € en moyenne nationale), et quatre communes figurent parmi les plus pauvres du département. Le taux de pauvreté varie entre 20 % et 29 % (contre 13,6 % en moyenne nationale), avec un chômage élevé à 10,8 % (contre 7,9 % en moyenne nationale). Ces indicateurs illustrent un sentiment de déclassement social et d’abandon, renforcé par un déclin démographique marqué entre 1962 et 2014. Le chômage et la pauvreté sont des facteurs explicatifs majeurs du vote RN, bien que d’autres éléments entrent en jeu.
Le niveau d’éducation est la variable la plus déterminante du vote RN dans le bassin minier. Entre 20 % et 30 % des habitants n’ont aucun diplôme (contre 18 % en moyenne nationale), et la part des ouvriers y est supérieure de 10 points à la moyenne nationale. Cette corrélation entre faible niveau de diplôme et vote RN est encore plus marquée dans le bassin minier. Le RN séduit particulièrement les catégories les plus précarisées et les moins formées, qui se sentent exclues des opportunités économiques et sociales.
Le vote RN s’inscrit dans une culture politique protestataire héritée de l’époque minière. Cette tradition se traduit par la robustesse du Parti communiste français (PCF) et le déclin de la droite républicaine dans la région. Le rejet du « système » et le dégagisme poussent des villes ouvrières à abandonner une gauche qui y dominait depuis des décennies. Le RN bénéficie également d’un effet de mimétisme : les villes voisines de celles déjà acquises par le parti ont plus de chances de basculer. Cependant, les facteurs socio-économiques ne suffisent pas à expliquer cette géographie électorale.
Le RN progresse davantage dans le Pas-de-Calais que dans le Nord, malgré des indicateurs socio-économiques parfois plus défavorables dans ce dernier. Par exemple, le chômage atteint 12,9 % dans le Valenciennois (Nord), et 41 % de la population vit sous le seuil de pauvreté à Denain. Cette différence s’explique par un héritage industriel plus diversifié dans le Nord, où l’exploitation minière a commencé plus tôt (dès 1720) mais n’a pas eu la même emprise exclusive qu’au Pas-de-Calais. Dans ce dernier, l’exploitation charbonnière, plus récente (à partir du milieu du XIXᵉ siècle), a créé un système paternaliste très marqué, avec une prise en charge totale des mineurs par les compagnies minières.
Dans le Pas-de-Calais, les compagnies minières ont mis en place un système paternaliste où elles assuraient tout pour les mineurs et leurs familles : logement gratuit, formation, soins, chauffage, sécurité, loisirs, culte, transport et pension. Ce système visait à fixer la main-d’œuvre et à limiter la concurrence. En 1969, plus du tiers du parc immobilier du bassin minier (113 000 logements) appartenait aux Houillères. Ce dispositif a renforcé l’ancrage géographique et professionnel des habitants, limitant leur « capital spatial », c’est-à-dire leur capacité à se projeter ailleurs. La fin brutale de ce système a laissé une population désemparée, ce qui explique en partie le vote RN.
La fermeture des mines au début des années 1990 a provoqué un traumatisme profond dans le bassin minier du Pas-de-Calais. Les ingénieurs des mines ont même évoqué leur réaction avec « terreur ». Les habitants, dont l’identité était entièrement tournée vers la mine, se sont retrouvés sans repères après l’effondrement des structures de contrôle social mises en place par les compagnies minières et les syndicats. Le RN exprime ce désarroi en proposant une forme de protection par l’État. La géographie du vote RN dans le Pas-de-Calais coïncide d’ailleurs avec celle des cités minières, aujourd’hui gérées par un bailleur social, dernier vestige de l’emprise sociale de la mine.

