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Philosophie

Contrôler ou remplacer le capitalisme ?

Contretemps · mis à jour il y a 10 j

L’économiste Michael Roberts recense plusieurs livres publiés ce printemps publiés par divers auteurs, marxistes et non-marxistes, sur l’histoire du capitalisme et sa transformation. Roberts pose à partir de cette lecture la question qui est au cœur du clivage entre sociaux-démocrates et courants anticapitalistes depuis l’après-Seconde Guerre mondiale : faut-il chercher à le régulier ou tout simplement à le remplacer ? L’article Contrôler ou remplacer le capitalisme ? est apparu en premier sur Contretemps..

Histoire mondiale du capitalisme

Sven Beckert, historien à l’université Harvard, propose dans son livre Capitalism – a global history une vision mondiale du capitalisme, remontant à mille ans, bien au-delà de l’approche eurocentrée habituelle. Contrairement à des économistes comme Thomas Piketty ou à Karl Marx, Beckert ne cherche pas à analyser théoriquement le capitalisme, mais à décrire son évolution à travers des exemples concrets : maisons de commerce à Aden, usines automobiles à Turin, plantations de canne à sucre à la Barbade, ou encore ouvrières du textile au Cambodge. Il souligne que le capitalisme est un phénomène mondial dès ses origines, influencé par des connexions entre différentes régions du monde. Beckert insiste sur son caractère révolutionnaire, transformant non seulement l’économie, mais aussi les relations humaines, la politique, les sociétés et l’environnement. Cependant, il reconnaît que cette transformation s’accompagne d’inégalités sociales et de hiérarchies mondiales.

Origines et brutalité du capitalisme

Beckert explique que le capitalisme ne s’est pas imposé uniquement par des contrats ou la propriété privée, mais aussi par des expropriations massives, du travail forcé, des violences dans les usines et les plantations, ainsi que par la destruction d’économies non capitalistes. Par exemple, il décrit l’esclavage et les mobilisations de main-d’œuvre forcée comme des mécanismes clés de son émergence. Le capitalisme ne repose donc pas uniquement sur des gains de productivité, mais aussi sur des appropriations brutales de ressources et de richesses. Cette dimension violente est souvent occultée dans les récits traditionnels du capitalisme, qui mettent en avant ses aspects libérateurs ou innovants.

Capitalisme et révolution permanente

Selon Beckert, le capitalisme est une « révolution permanente », car il se caractérise par un état de changement constant. Il transforme sans cesse les sociétés, les cultures et les environnements, tout en s’adaptant aux crises. Beckert estime que, malgré ses défauts, le capitalisme a une capacité d’adaptation remarquable et pourrait persister malgré les crises économiques, environnementales et géopolitiques actuelles. Il suggère que le capitalisme pourrait évoluer ou disparaître un jour, mais que ce processus prendrait du temps et serait lié à des transformations profondes des sociétés. Il évoque même la possibilité que des crises écologiques ou sociales rendent le système insupportable, mais sans préciser comment ni quand cela pourrait se produire.

Déplacement du pouvoir économique

Branko Milanovic, ancien économiste en chef de la Banque mondiale, analyse dans son dernier livre un changement majeur dans l’économie mondiale : le déplacement du pouvoir économique de l’Amérique du Nord et de l’Europe vers l’Asie. Il note que, pour la première fois en deux siècles, les classes moyennes occidentales sont distancées par une partie de la population asiatique. Par exemple, la Chine rattrape et dépasse les pays occidentaux sur le plan technologique, ce qui crée une nouvelle forme de rivalité économique entre les États-Unis et la Chine. Milanovic prévoit que, si la croissance chinoise reste supérieure de 2 à 3 points de pourcentage à celle des États-Unis, le nombre de Chinois gagnant plus que le revenu médian américain pourrait égaler celui des Américains d’ici une à deux générations.

Mondialisation et libéralisme national

Milanovic distingue trois visions des effets de la mondialisation. Selon lui, le globalisme néolibéral, qui dominait jusqu’aux années 2010, a cédé la place à un libéralisme de marché national, caractérisé par des droits de douane et des contrôles migratoires renforcés. Il observe que la mondialisation a entraîné une baisse du niveau de vie pour une grande partie de la population occidentale, créant une « dissonance » entre les différentes composantes de cette population. Milanovic critique également le transfert massif de valeur et de ressources du Sud global (pays en développement) vers le Nord global (pays riches), qui a affecté le niveau de vie dans les deux régions. Il espère qu’un système multipolaire émergera, permettant un équilibre plus équitable des échanges commerciaux et financiers.

Économie du bien commun

Mariana Mazzucato, économiste influente et conseillère de gouvernements, propose dans son livre The Common Good Economy une alternative au capitalisme actuel, qu’elle juge dysfonctionnel. Elle souligne que les crises climatiques, les inégalités croissantes et la perte de confiance dans les institutions publiques sont des signes d’un système économique défaillant. Mazzucato plaide pour un rôle plus actif des gouvernements, non pas pour corriger les « défaillances du marché », mais pour construire une économie alignée sur le bien commun. Elle suggère que les États doivent imposer des conditionnalités vertes et sociales aux entreprises, en échange de financements publics, afin de socialiser à la fois les risques et les bénéfices. Par exemple, elle propose que les travailleurs soient associés aux décisions des entreprises et que les investissements verts profitent à la fois aux populations et à la planète.

Ce que ça pourrait changer

Mazzucato défend l’idée d’un partenariat entre un État *interventionniste* et les entreprises capitalistes, où les travailleurs seraient représentés dans les instances décisionnelles, notamment les conseils d’administration. Elle affirme que le capitalisme et les droits des travailleurs ne sont pas incompatibles, mais interdépendants. Pour elle, une politique industrielle axée sur des *missions* (par exemple, la transition écologique) et incluant des travailleurs comme co-créateurs de valeur pourrait produire de meilleurs résultats. Cependant, elle reconnaît que ce modèle pose des défis : une microgestion excessive pourrait étouffer l’innovation, tandis qu’un partenariat trop proche avec les entreprises risquerait de conduire à une *capture* des gouvernements par les intérêts privés.

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