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Inde : la crise de la classe moyenne nourrit la colère étudiante

The Conversation France · mis à jour il y a 5 j

La mobilisation des étudiants à laquelle on assiste aujourd’hui en Inde s’explique en grande partie par la crise que traverse la classe moyenne indienne, marquée, notamment, par le chômage des diplômés et la baisse du pouvoir d’achat moyen. C’est que la classe moyenne supérieure s’est enrichie tandis que la classe moyenne inférieure s’est appauvrie.

Classe moyenne en Inde

La classe moyenne indienne, difficile à définir précisément, désigne un groupe social caractérisé par des revenus intermédiaires, une capacité de consommation et un statut professionnel souvent associé aux emplois de bureau ou aux professions libérales. Elle s’est développée à partir des années 1990 avec la libéralisation économique, notamment dans les secteurs des services informatiques et des investissements étrangers. Entre 2004 et 2014, sous le gouvernement de Manmohan Singh, la croissance économique à deux chiffres a permis à cette classe de s’élargir, regroupant des cadres, ingénieurs, informaticiens et entrepreneurs. Cependant, les critères pour la mesurer varient selon les organismes : revenus, consommation, patrimoine, niveau d’éducation ou auto-identification. En 2012, le think tank indien NCAER estimait que la classe moyenne représentait 142 millions de personnes, soit 12% de la population, tandis que d’autres estimations, plus larges, la situaient à 20%. Cette expansion a nourri l’idée d’une classe moyenne en croissance constante, soutenue par des prévisions optimistes de cabinets comme McKinsey ou Goldman Sachs, qui anticipaient des centaines de millions de membres d’ici 2025-2040.

Fin d'une croissance linéaire

À partir du milieu des années 2010, la croissance de la classe moyenne indienne s’est essoufflée. En 2017, le Pew Research Center estimait que seuls 108 millions d’Indiens appartenaient à la classe moyenne, définie par un revenu quotidien de 10 à 50 dollars en parité de pouvoir d’achat, soit environ 8% de la population. Cette stagnation s’explique par une baisse des revenus réels des catégories intermédiaires entre 2013-2014 et 2023-2024, notamment dans les secteurs de l’industrie, des mines, de l’énergie et des services. L’inflation, en particulier alimentaire, et la faiblesse de la croissance des salaires ont joué un rôle clé. Par exemple, entre 2017-2018 et 2022-2023, le revenu réel urbain n’a presque pas progressé. Dans certains domaines comme l’informatique ou la logistique, les hausses de salaires nominaux ont été inférieures à l’inflation, réduisant encore le pouvoir d’achat. Cette situation contraste avec les taux de croissance officiels affichés par l’Inde, souvent autour de 7 à 8% depuis 2014, hors années Covid.

Polarisation en forme de K

La classe moyenne indienne subit une polarisation croissante, décrite comme une croissance «en K» : une partie de la population s’enrichit tandis que l’autre s’appauvrit. Les 10% les plus riches détenaient 57,7% du revenu national en 2022-2023, contre 33,5% en 1990, tandis que les 40% situés sous ce seuil voient leur part chuter de 44,1% à 27,3% sur la même période. Les 50% les plus pauvres ne détiennent plus que 15% du revenu national. Cette inégalité se reflète dans les modes de consommation : la moitié la plus pauvre des urbains consomme moins de 5 000 roupies (environ 55 €) par mois, tandis que les 5% les plus riches dépensent plus de quatre fois plus. La pandémie a épuisé les épargnes, et l’endettement atteint des niveaux records. Les ventes d’automobiles illustrent cette tendance : le marché stagne, et seuls 12% des Indiens peuvent s’offrir une voiture. Les SUV et véhicules haut de gamme, ainsi que les logements de luxe, progressent, tandis que les petites voitures, autrefois associées à la classe moyenne, reculent.

Chômage des diplômés en hausse

Les jeunes Indiens diplômés subissent un chômage élevé, atteignant 29,1% en 2024 selon l’Organisation internationale du travail, soit neuf fois plus que celui des personnes illettrées. Ce paradoxe s’explique par un décalage entre les aspirations des diplômés et les besoins des employeurs. Les familles investissent massivement dans l’éducation privée, souvent au prix d’un endettement important, ce qui pousse les jeunes à refuser des emplois peu rémunérés. Cependant, les employeurs estiment que beaucoup de diplômés manquent de compétences adaptées. Les formations d’excellence, comme les Indian Institutes of Technology (IIT), ne forment qu’une minorité et peinent à placer leurs étudiants. Le secteur informatique, autrefois moteur de la classe moyenne, illustre cette crise : son chiffre d’affaires ralentit, les investissements reculent et les effectifs stagnent. L’automatisation et l’intelligence artificielle menacent une partie des emplois, et des entreprises comme Infosys ou Wipro ont réduit leurs recrutements ou licencié.

Secteur IT en difficulté

Le secteur informatique indien, qui représentait 7,4% du PIB en 2022 contre 1,2% en 1998, est en ralentissement. Ses exportations dépassaient 200 milliards de dollars au milieu des années 2020, principalement vers les États-Unis. Cependant, la croissance du chiffre d’affaires s’est tassée, et les investissements ont reculé. Les grandes entreprises du secteur, comme Tata Consultancy Services, Infosys ou Wipro, ont commencé à réduire leurs effectifs. Une partie de ce déclin s’explique par l’essor des Global Capability Centers (GCC), des centres créés en Inde par des multinationales étrangères pour internaliser des fonctions informatiques ou financières. En 2025, l’Inde comptait environ 1 700 GCC employant 1,9 million de personnes, avec une croissance annuelle de 19%. Ces centres recrutent surtout des profils spécialisés en intelligence artificielle, cybersécurité ou technologies de pointe, et non des jeunes diplômés généralistes. Cette évolution renforce la polarisation du marché du travail plutôt que d’élargir la classe moyenne.

Ce que ça pourrait changer

La polarisation de la classe moyenne et la dégradation des conditions économiques expliquent en grande partie la colère étudiante actuelle en Inde. Chaque année, plus de dix millions de jeunes arrivent sur le marché du travail, et la majorité d’entre eux, diplômés ou non, peinent à trouver un emploi stable et bien rémunéré. Les manifestations récentes, portées par la *Gen Z*, reflètent cette frustration face à un ascenseur social en panne. Celui-ci reposait auparavant sur un triptyque : éducation, emplois dans les services (notamment informatiques) et urbanisation. Or, ce modèle fonctionne moins bien aujourd’hui. La classe moyenne inférieure est fragilisée, tandis que l’élite économique prospère. Cette situation est d’autant plus préoccupante que les politiques de discrimination positive, souvent associées à cette classe moyenne, sont contestées par une partie de ses membres, majoritairement issus des hautes castes.

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