Si Meta et Google investissent massivement dans les câbles de télécommunication sous-marins, ce n’est pas pour la fausse bonne raison que vous imaginez
L’ESSENTIEL Meta et Google investissent dans les câbles sous-marins. L’explication selon laquelle ce serait une diversification « normale » pour une entreprise de la tech ne tient pas vraiment.
Meta et Google investissent massivement dans les câbles de télécommunication sous-marins, un domaine traditionnellement réservé aux opérateurs de télécoms. Entre 2020 et 2025, ces deux entreprises ont été responsables de 23 % de la bande passante installée et de 32 % des projets en cours, selon les données du Submarine Cable Almanac. Par exemple, Meta a annoncé en 2025 le projet Waterworth, un câble de 50 000 kilomètres faisant le tour du monde. Ces investissements ne sont pas motivés par une simple diversification d’activité, mais répondent à des besoins spécifiques liés à leurs modèles économiques. Les câbles sous-marins sont des infrastructures essentielles pour les communications mondiales et appartiennent souvent à des entités privées, ce qui soulève des questions sur leur contrôle et leur résilience.
Les câbles sous-marins sont des tuyaux essentiels pour acheminer les données à l’échelle mondiale. Meta et Google, contrairement à d’autres géants du numérique comme Amazon ou Microsoft, ont choisi de contrôler directement ces infrastructures plutôt que de dépendre de fournisseurs externes. Cette stratégie s’explique par leur modèle économique : leurs services, comme les fils d’actualités personnalisés ou les publicités ciblées, nécessitent une latence (temps d’aller-retour des données) extrêmement faible et une résilience maximale. Une interruption ou un ralentissement pourrait nuire directement à leurs revenus, estimés à plusieurs milliards de dollars. En contrôlant les câbles, ils évitent les comportements opportunistes de fournisseurs et garantissent une priorité absolue sur le réseau.
Meta et Google se distinguent des autres entreprises de la Big Tech par deux caractéristiques majeures. D’abord, leurs contenus sont personnalisés en temps réel pour chaque utilisateur, en fonction de ses recherches et de ses centres d’intérêt. Ensuite, leurs revenus proviennent principalement de plateformes publicitaires en libre-service, où les annonceurs ciblent des milliards d’utilisateurs à l’échelle mondiale. Pour que ce système fonctionne, la rapidité et la fiabilité du réseau sont cruciales. Par exemple, une publicité doit s’afficher au bon moment dans le fil d’actualité d’un utilisateur pour maximiser son impact. Ces besoins ne sont pas aussi critiques pour des entreprises comme Netflix, qui stocke ses vidéos dans des centres de données proches de ses abonnés, ou Amazon et Microsoft, qui vendent des services cloud à des utilisateurs géographiquement proches.
Les projets récents de Meta et Google, comme Waterworth, privilégient des routes maritimes alternatives pour éviter les goulets d’étranglement traditionnels du réseau mondial. Ces goulets, comme le détroit de Malacca ou le canal de Suez, sont des zones de vulnérabilité où les câbles pourraient être endommagés, que ce soit par des accidents, des sabotages ou des tensions géopolitiques. Par exemple, l’Iran a récemment menacé de détruire des câbles dans le détroit d’Ormuz. Les nouveaux tracés de Meta et Google contournent ces zones en passant par des routes moins exposées, comme le cap de Bonne-Espérance en Afrique du Sud ou l’océan Pacifique Sud. Ces projets créent un maillage planétaire moins dépendant des zones à risque, mais ils concentrent aussi la propriété des infrastructures alternatives entre les mains de deux acteurs privés.
Bien que les projets de Meta et Google améliorent la résilience du réseau mondial en offrant des routes alternatives, ils créent une nouvelle forme de dépendance. En effet, ces deux entreprises deviennent les principaux propriétaires des infrastructures critiques, remplaçant la dépendance géographique par une dépendance économique. Cette concentration pose un défi : en l’absence de fournisseurs alternatifs, le marché de la résilience reste limité. Les utilisateurs finaux, qu’ils soient citoyens ou États, pourraient se retrouver vulnérables face à des acteurs privés dont les intérêts ne coïncident pas nécessairement avec l’intérêt général. Ce phénomène illustre les enjeux de l’arsenalisation des infrastructures numériques, où des infrastructures essentielles deviennent des leviers de pouvoir ou de pression.
Les investissements de Meta et Google dans les câbles sous-marins s’inscrivent dans un contexte géopolitique tendu, où les infrastructures numériques sont de plus en plus ciblées. Les zones de tension, comme la mer Baltique, le détroit de Taïwan ou le golfe Persique, sont des points de vulnérabilité majeurs pour le réseau mondial. Les menaces de sabotage ou de destruction de câbles, comme celles proférées par l’Iran, soulignent l’importance stratégique de ces infrastructures. Pour les États, comprendre qui contrôle ces câbles et comment ils sont protégés devient un impératif. Ces enjeux révèlent aussi une tendance à la *privatisation de la résilience*, où des acteurs privés prennent en charge des fonctions autrefois assurées par des opérateurs publics ou des alliances internationales.

