Étrangers dans l’armée russe : de la « traite des êtres humains », dit Amnistie
L'Ukraine assure avoir identifié plus de 28 000 ressortissants de 136 pays engagés dans les forces russes..
Amnistie internationale, une organisation non gouvernementale (ONG) spécialisée dans la défense des droits humains, a qualifié le recrutement d’étrangers par la Russie pour combattre en Ukraine de crime de traite des êtres humains. Cette accusation a été formulée le 10 septembre 2026 à Kiev par Agnès Callamard, secrétaire générale de l’ONG, lors de la présentation d’un rapport détaillé. Ce document s’appuie sur des entretiens avec 15 prisonniers de guerre étrangers, originaires de pays comme le Brésil, la Colombie, Cuba, l’Égypte, la Sierra Leone, le Sri Lanka, la Somalie et l’Afrique du Sud. Ces hommes, capturés par les forces ukrainiennes, ont décrit des conditions de recrutement et de traitement qui, selon Amnistie, correspondent à des pratiques de traite des êtres humains. La traite désigne l’exploitation d’une personne par la force, la tromperie ou la contrainte, souvent pour des travaux forcés ou, dans ce cas, pour le combat armé.
Amnistie internationale décrit deux principaux schémas de recrutement utilisés par la Russie pour enrôler des étrangers dans son armée. Le premier consiste à attirer des hommes en situation de précarité économique, souvent originaires du Sud global (terme désignant les pays en développement), via des annonces en ligne ou le bouche-à-oreille. Ces hommes, souvent âgés de moins de 40 ans, ignorent qu’ils seront finalement envoyés au front en Ukraine. Une fois sur place, leur passeport leur est confisqué, ils signent des documents incompréhensibles (souvent en russe) et reçoivent une formation militaire sommaire avant d’être déployés. Le second schéma cible des étrangers déjà présents en Russie, souvent en situation irrégulière. Les autorités russes leur promettent alors la régularisation de leur statut ou l’obtention d’un passeport en échange de leur engagement. Dans les deux cas, les recrues se retrouvent dans une situation d’exploitation, qualifiée par Amnistie de chair à canon, c’est-à-dire des soldats envoyés au combat sans véritable choix ni protection.
Selon Amnistie internationale, ces pratiques violent le protocole de Palerme, un texte adopté par les Nations unies en 2000 pour lutter contre la traite des êtres humains. Ce protocole définit la traite comme le transfert de personnes par des moyens coercitifs (violence, tromperie, abus de pouvoir) dans le but de les exploiter. Les témoignages recueillis par l’ONG auprès de prisonniers de guerre étrangers confirment ces violations : passeports confisqués, contrats incompréhensibles, équipement insuffisant, barrière linguistique avec la hiérarchie, et absence de protection juridique. Agnès Callamard souligne que les responsables russes impliqués dans ce recrutement sont complices de ce crime et devraient en rendre compte. Elle appelle également l’Ukraine et les pays d’origine des recrues à recueillir des preuves pour poursuivre ces responsables.
Depuis le début de l’invasion russe de l’Ukraine en février 2022, les deux camps s’accusent mutuellement d’utiliser des combattants étrangers. Les autorités ukrainiennes ont déclaré en avril 2026 avoir identifié plus de 28 000 étrangers de 136 pays combattant dans les rangs russes. Ce chiffre inclurait également environ 14 000 soldats nord-coréens. L’Ukraine, de son côté, emploie aussi des combattants étrangers, notamment colombiens. Cependant, Amnistie internationale n’a pas pu enquêter en Russie, où l’ONG est considérée comme un agent de l’étranger. Ce rapport met en lumière l’ampleur internationale du phénomène et son impact sur des communautés vulnérables à travers le monde, souvent trompées par des promesses de travail ou de régularisation.
Agnès Callamard a critiqué l’Ukraine pour ne pas avoir fait de cette enquête une priorité. Selon elle, Kiev devrait mettre en place un mécanisme pour identifier d’éventuelles victimes parmi les prisonniers de guerre étrangers, afin de leur offrir une protection et des recours juridiques. Elle estime que cette démarche démontrerait que l’Ukraine se distingue de la Russie par ses valeurs et son approche des droits humains. Pour l’instant, l’Ukraine n’a pas encore agi en ce sens, malgré les appels répétés d’Amnistie internationale. Cette situation illustre les défis humanitaires posés par l’internationalisation du conflit ukrainien, où des individus précaires sont exploités dans un contexte de guerre.
Le rapport d’Amnistie internationale inclut le témoignage de Charles Ojiambo Mutoka, un Kenyan dont le fils Oscar est mort au combat en Ukraine après avoir été recruté en Russie. Ce cas illustre le drame humain derrière ces pratiques : des familles entières, comme celle de Mutoka, sont brisées par la perte de leurs proches, souvent sans même savoir qu’ils avaient été enrôlés de force. Ces récits soulignent la vulnérabilité des recrues, issues de pays où les opportunités économiques sont limitées, et leur exposition à des risques extrêmes sans véritable consentement. Les proches de ces combattants demandent un rapatriement urgent et une action gouvernementale pour éviter de nouvelles victimes.

