Allemagne : les multiples effets du triomphe de l’AfD en Saxe-Anhalt
L’ESSENTIEL Le parti d’extrême droite Alternative für Deutschland est arrivé largement en tête en Saxe-Anhalt, un Land d’Allemagne de l’Est qu’il pourrait gouverner s’il parvient à s’allier au petit parti populiste BSW ou à rallier quelques élus chrétiens-démocrates de la CDU. Ce succès régional reflète une montée en puissance de l’AfD au niveau national face à laquelle les deux grands partis traditionnels, la CDU d’une part et le SPD social-démocrate d’autre part, qui gouvernent aujourd’hui le pays ensemble, peinent à trouver des réponses.
Lors des élections régionales du 6 septembre 2026 en Saxe-Anhalt, un État de l’est de l’Allemagne, le parti d’extrême droite Alternative für Deutschland (AfD, Alternative pour l’Allemagne) a réalisé une percée historique avec 43,8 % des suffrages, frôlant la majorité absolue. Ce score dépasse de près de 4 points les prédictions des sondages et marque un effondrement de l’Union chrétienne-démocrate (CDU, parti de centre droit au pouvoir dans ce Land depuis 2002), qui n’obtient que 17,2 % des voix contre 37,1 % en 2021. La participation a fortement augmenté, passant à 78 % contre 62 % en 2021, profitant principalement à l’AfD, qui a attiré d’anciens abstentionnistes et des électeurs déçus par la CDU. Ce scrutin reflète une montée en puissance nationale de l’AfD, face à laquelle les deux grands partis traditionnels, la CDU et le SPD (social-démocrate), peinent à trouver des réponses.
La polarisation extrême du scrutin a produit des effets inattendus. Malgré leur rejet de l’AfD, 41 % des électeurs souhaitaient un gouvernement dirigé par ce parti, contre 46 % pour la CDU. Pour éviter que des partis comme le SPD ou les Verts ne soient exclus du Parlement régional (seuil des 5 %), certains électeurs de la CDU et de Die Linke (La Gauche, parti de gauche radicale) ont voté stratégiquement pour eux. L’AfD, qui avait annoncé ne gouverner qu’avec une majorité absolue, n’y est pas parvenue. Elle pourrait s’allier avec le Bündnis Sahra Wagenknecht (BSW, Alliance Sahra Wagenknecht), un parti populiste mêlant positions économiques de gauche et conservatisme sur l’immigration, ou tenter de rallier des élus de la CDU. Le BSW a déjà évoqué des « convergences » avec l’AfD et jugé « antidémocratique » de l’exclure du pouvoir.
L’AfD a obtenu ses meilleurs scores auprès des catégories populaires : 59 % chez les ouvriers, 57 % chez les moins diplômés et 65 % chez ceux estimant leur situation économique mauvaise. Mais elle séduit aussi des électeurs plus aisés : 30 % des diplômés et 37 % de ceux jugeant leur situation économique bonne. Le parti dépasse les 40 % dans toutes les tranches d’âge sauf les plus de 70 ans (31 %), ce qui lui permet de revendiquer le statut de Volkspartei (parti populaire), un terme allemand désignant un parti bénéficiant d’un soutien large et diversifié. Les motivations des électeurs ne se limitent pas à l’immigration : 91 % des votants pour l’AfD citent la préoccupation « trop d’étrangers en Allemagne », mais la sécurité et l’économie ont aussi pesé. Enfin, 66 % des électeurs sont insatisfaits de l’action du gouvernement régional, et 83 % jugent que le chancelier Friedrich Merz ne s’intéresse pas aux problèmes de la population.
Les électeurs de Saxe-Anhalt expriment une frustration spécifique aux régions de l’ex-Allemagne de l’Est. Ainsi, 73 % estiment que les Allemands de l’Est sont traités comme des citoyens de seconde zone, un sentiment partagé par 83 % des électeurs de l’AfD. Ce mécontentement, lié à la réunification et à une nostalgie de l’ancienne RDA (République démocratique allemande, régime communiste), a été exploité par l’AfD pour transformer ces frustrations en votes. Le parti, qualifié d’« extrémiste de droite » par les services de renseignement allemands, pourrait tenter de gouverner en axant sa politique sur l’éducation, la culture, la sécurité ou les médias publics. Cependant, ses projets les plus radicaux pourraient se heurter aux tribunaux, ce qui lui permettrait de se présenter comme une victime du système politique.
La victoire de l’AfD en Saxe-Anhalt fragilise le chancelier Friedrich Merz, déjà le plus impopulaire depuis 1949. Les élections du 20 septembre en Mecklembourg-Poméranie-Occidentale (autre Land de l’Est) s’annoncent comme un duel entre l’AfD et le SPD, tandis que les municipales à Berlin pourraient voir la CDU arriver en tête sans pour autant changer la donne. Au Bundestag (Parlement fédéral), des députés de la CDU réclameront un virage à droite pour contrer l’AfD, mais cela risquerait de heurter le SPD, partenaire de coalition de la CDU au niveau fédéral. Certains pourraient aussi exiger une renégociation des réformes, comme celle des retraites, prévue pour l’automne, mais cela contredirait la ligne de Merz, qui prône le maintien des réformes malgré les difficultés économiques.
Le scrutin de Saxe-Anhalt pose une question centrale : l’Allemagne est-elle devenue si fragmentée politiquement qu’elle devient ingouvernable ? Les coalitions traditionnelles (CDU-libéraux ou SPD-Verts) ne représenteraient plus que 25 % des voix en cas d’élection fédérale. Les partis doivent donc s’allier avec des formations en profond désaccord pour bloquer l’AfD, ce qui conduit à des gouvernements paralysés, incapables de prendre des décisions. Cette instabilité profite à l’AfD, qui exploite le mécontentement et l’incapacité des partis établis à répondre aux attentes des électeurs. La situation en Saxe-Anhalt pourrait ainsi préfigurer un scénario national où l’extrême droite gagne en influence, malgré les obstacles institutionnels.

