De la grève étudiante au mouvement interpro, non au CPE
Il y a vingt ans, en 2006, éclatait le mouvement étudiant et lycéen contre le Contrat première embauche (CPE). Prétendant s’attaquer au chômage des jeunes, ce contrat aurait eu pour effet de précariser encore davantage les jeunes travailleurs·ses en les soumettant à une période d’essai de 2 ans.
En 2006, le gouvernement français propose le Contrat première embauche (CPE), un nouveau type de contrat de travail destiné aux jeunes de moins de 26 ans. Officiellement présenté comme une solution pour lutter contre le chômage des jeunes, ce contrat prévoit une période d’essai de deux ans, pendant laquelle l’employeur peut rompre le contrat sans justification ni indemnité. Ce dispositif s’ajoute au Contrat nouvelle embauche (CNE), créé en 2005, qui avait déjà suscité des critiques pour son caractère très flexible. Les opposants au CPE soulignent que cette mesure risquerait d’aggraver la précarité des jeunes travailleurs en les rendant plus vulnérables face aux licenciements. Le gouvernement de l’époque, dirigé par Dominique de Villepin, défend le CPE comme un outil pour inciter les entreprises à embaucher davantage de jeunes, malgré les craintes exprimées par les syndicats et les associations étudiantes.
Le mouvement contre le CPE débute en février 2006, principalement porté par des étudiants et lycéens. Ces derniers s’organisent de manière autonome, sans attendre les consignes des syndicats étudiants traditionnels, en utilisant des assemblées générales (AG) et des réseaux sociaux pour mobiliser. Les premières manifestations, d’abord locales, prennent rapidement une ampleur nationale avec des rassemblements dans les grandes villes comme Paris, Lyon ou Toulouse. Les revendications s’élargissent rapidement : au-delà du rejet du CPE, les manifestants dénoncent une politique gouvernementale perçue comme néolibérale, qui favoriserait les employeurs au détriment des droits des travailleurs. Les syndicats étudiants, comme l’UNEF (Union nationale des étudiants de France), ainsi que les syndicats de salariés (CGT, CFDT, etc.), rejoignent progressivement le mouvement, renforçant sa légitimité et son impact.
L’une des forces du mouvement contre le CPE réside dans son articulation entre les luttes étudiantes et celles des salariés. Les étudiants organisent des grèves massives dans les universités et les lycées, tandis que les syndicats de travailleurs appellent à des journées de grève interprofessionnelle (d’où le terme mouvement interpro). Ces mobilisations conjointes permettent de paralyser l’économie française pendant plusieurs semaines, avec des manifestations rassemblant jusqu’à 3 millions de personnes dans tout le pays. Cette jonction entre étudiants et salariés est rendue possible par des assemblées mixtes et des coordinations locales, où les participants échangent sur leurs revendications communes. Les syndicats jouent un rôle clé en fournissant des ressources logistiques et en coordonnant les actions, mais le mouvement conserve une forte autonomie par rapport aux structures traditionnelles.
Face à l’ampleur du mouvement, le gouvernement de Dominique de Villepin tente d’abord de minimiser la contestation, qualifiant les manifestants de casseurs ou de manipulés. Cependant, la radicalisation des actions, incluant des blocages d’universités, de raffineries et de transports, pousse les autorités à durcir leur discours. Les forces de l’ordre interviennent avec des moyens importants, ce qui entraîne des affrontements et des arrestations. Malgré cela, le mouvement gagne en visibilité et en soutien populaire, y compris parmi les parents d’étudiants et les enseignants. Les médias couvrent largement les événements, contribuant à une polarisation du débat public entre partisans et opposants au CPE. Les partis politiques, de gauche comme de droite, sont également divisés sur la question.
Après sept semaines de mobilisation intense, le gouvernement finit par reculer. Le 10 avril 2006, Dominique de Villepin annonce le retrait du CPE, reconnaissant implicitement l’échec de sa politique. Cette décision marque une victoire majeure pour les syndicats et les associations mobilisées, qui célèbrent un succès obtenu grâce à la pression populaire. Le retrait du CPE est souvent présenté comme la dernière grande victoire sociale au niveau national avant une série de défaites pour le mouvement syndical dans les années suivantes. Cette mobilisation reste dans les mémoires comme un exemple de lutte réussie, combinant auto-organisation, mobilisation de masse et alliance entre différents secteurs de la société. Elle inspire encore aujourd’hui des mouvements sociaux en France et à l’étranger.

