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Société

Si les méchants hollywoodiens ont des cicatrices, c'est la faute des étudiants allemands du XIXe siècle

Slate FR · mis à jour il y a 14 j

Quel est le point commun entre les étudiants des fraternités allemandes, les cadres du parti nazi et les méchants de James Bond? La réponse: des visages suturés dont la mode est apparue en Prusse au XIXe siècle. Au point de se taillader soi-même au rasoir..

Origine des cicatrices

Au XIXe siècle, les étudiants allemands des fraternités universitaires (Corps ou Burschenschaften) pratiquaient le Mensur, un duel d'honneur ritualisé. À l'origine, ces duels servaient à régler des querelles personnelles, mais à partir des années 1850, ils sont devenus un simple rite de passage pour intégrer ces groupes fermés. Le terme Mensur vient du latin mensura, signifiant «mesurer», car il s'agissait d'évaluer le courage d'un individu face à l'adversité. Les duels se déroulaient dans des sous-sols ou résidences, avec des règles strictes : les combattants devaient rester immobiles, protégés par des lunettes grillagées et une veste matelassée, tandis que les spectateurs, souvent alcoolisés, encourageaient les participants. L'objectif n'était pas de vaincre, mais d'offrir son visage à l'épée adverse pour obtenir une cicatrice (Schmiss), symbole de bravoure et d'appartenance à l'élite.

Règles et déroulement

Le Mensur était codifié avec une précision extrême. Les participants, appelés Fechter, devaient se tenir dos droit, genoux pliés, et serrer leur main gauche dans le dos pour éviter les mouvements parasites. L'arbitre (Obmann) donnait le signal de départ, et les duels pouvaient durer plusieurs dizaines de minutes. Les coups étaient portés avec des rapières (Korbschläger), des épées à garde circulaire, conçues pour infliger des blessures superficielles mais visibles. Le sang était inévitable : une égratignure sur le front ou la joue était considérée comme insuffisante ; il fallait une balafre sérieuse pour satisfaire l'honneur. À la fin du duel, les participants posaient souvent pour des photographies, exhibant fièrement leurs cicatrices, parfois recousues sans anesthésie pour en accentuer la visibilité. Les cicatrices cachées, comme celles du cuir chevelu, donnaient droit à un certificat attestant la participation au duel.

Symbolique et prestige

Les cicatrices (Schmisse) étaient bien plus que des marques physiques : elles représentaient un passeport pour les élites allemandes. Elles signalaient la bravoure, la virilité et l'appartenance à une classe sociale supérieure, souvent liée à l'armée, au gouvernement ou aux affaires. Les jeunes femmes en quête d'un bon parti recherchaient ces stigmates sur le visage de leurs prétendants, car ils témoignaient d'un caractère fort et d'une éducation d'exception. En 1912, un membre du Parlement allemand déclarait : « La condition préalable à une meilleure carrière au sein des hautes fonctions de l'État est l'appartenance à une société de duel. » Certains étudiants, honteux de ne pas avoir de cicatrices, se les infligeaient eux-mêmes avec des lames de rasoir ou des scalpels. L'empereur Guillaume II et l'ancien chancelier Otto von Bismarck vantaient les mérites du Mensur, affirmant qu'il offrait « la meilleure éducation qu'un jeune homme puisse recevoir pour sa vie future ».

Réactions internationales

La tradition du Mensur choquait profondément les observateurs étrangers. En 1880, l'écrivain américain Mark Twain, de passage à Heidelberg, décrivait avec horreur les visages couturés des étudiants allemands, qu'il qualifiait de « très laides » et « permanentes ». Il rapportait une pratique encore plus macabre : certains étudiants ouvraient volontairement leurs plaies et y versaient du vin rouge pour en altérer la cicatrisation et rendre les cicatrices plus visibles. Cette coutume, bien que marginale, illustrait l'extrême importance accordée aux Schmisse dans la culture estudiantine allemande. Les autorités locales toléraient ces pratiques au nom de la tradition, malgré les critiques croissantes de la société civile, qui dénonçait un rituel « barbare et archaïque ».

Ce que ça pourrait changer

Le *Mensur* a persisté malgré les accidents mortels, comme celui survenu à Heidelberg en 1876, où un étudiant fut tué lors d'un duel. Les survivants écopaient de peines de prison minimales, souvent pardonnées par le Kaiser avant même leur incarcération. La tradition a survécu aux deux guerres mondiales, avec de nombreux cicatrisés dans les rangs de l'armée prussienne, puis de la Wehrmacht et du haut commandement SS. Interdite sous le Troisième Reich, elle a été relancée en 1953 sous le nom de *Sportmensur*, classée parmi les sports de combat. Aujourd'hui, elle est toujours pratiquée par certaines associations étudiantes, bien que l'objectif ait évolué : la camaraderie prime désormais sur la recherche de cicatrices. Pourtant, son héritage persiste dans la culture populaire, notamment à Hollywood, où le stéréotype du « méchant allemand » est souvent associé à un visage marqué par des cicatrices, perpétuant ainsi un cliché né au XIXe siècle.

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