S’endetter au niveau européen, une tentation face à l’envolée des taux d’intérêt
Alors que les taux d’intérêt sur les dettes publiques grimpent en flèche, l’idée d’emprunter à l’échelle européenne pour les faire baisser est séduisante. Mais les obstacles sont nombreux..
En 2025, les taux d'intérêt sur la dette publique ont fortement augmenté dans les pays occidentaux, notamment aux États-Unis, en Allemagne et au Royaume-Uni. Cette hausse est notamment due à l'annonce de droits de douane par Donald Trump en avril 2025, qui a provoqué une instabilité des marchés financiers. Les investisseurs, en quête d'actifs sûrs, se sont détournés du dollar pour chercher des alternatives en Europe. Cependant, les obligations des pays européens pris individuellement ne sont pas suffisamment attractives car leurs marchés ne sont pas assez grands, liquides ou permanents. Un marché liquide permet d'acheter et de revendre facilement des titres sans perte de valeur. Les experts soulignent qu'un marché de dette européenne commun serait plus stable et attractif pour les investisseurs.
Pour répondre à cette situation, des économistes comme Olivier Blanchard et Angel Ubide, ainsi que le ministre espagnol de l'Économie Carlos Cuerpo, proposent la création d'une dette commune européenne. L'idée est que la Commission européenne, qui représente l'Union européenne (UE), s'endette à la place des 27 États membres et leur prête ensuite les fonds empruntés. Cette solution permettrait de mutualiser les risques et de réduire les coûts d'emprunt pour les États. Par exemple, la Commission pourrait emprunter à un taux proche de celui de l'Allemagne, soit environ 3,5 % pour une obligation à dix ans, contre des taux plus élevés pour certains États comme la France. Cela pourrait économiser jusqu'à 5 milliards d'euros par an pour les États emprunteurs.
La dette commune européenne offrirait plusieurs avantages aux États membres. D'abord, elle permettrait de réduire le coût des emprunts futurs. Par exemple, la France prévoit d'emprunter 310 milliards d'euros en 2026, dont plus de la moitié servira à rembourser des dettes arrivées à échéance. En empruntant à un taux plus bas via la Commission, elle pourrait alléger sa facture. Ensuite, cela donnerait plus de marge de manœuvre budgétaire aux États, notamment dans un contexte de taux d'intérêt élevés. Cependant, pour que cette solution fonctionne, il faudrait que la dette commune atteigne entre 5 000 et 6 000 milliards d'euros, afin d'attirer suffisamment d'investisseurs et de réduire les taux d'intérêt exigés.
Malgré ses avantages, la dette commune européenne se heurte à des obstacles politiques. Certains États, comme l'Allemagne ou les Pays-Bas, qui empruntent déjà à des taux bas, n'ont pas intérêt à participer à ce mécanisme. De plus, le remboursement de la dette actuelle de l'UE, notamment celle issue du plan de relance post-Covid (NextGenerationEU), pose problème. Les subventions de ce plan, s'élevant à 360 milliards d'euros, n'ont pas encore été remboursées, et les désaccords persistent entre les États sur leur financement. Certains pays du Nord de l'Europe refusent d'augmenter leur contribution au budget européen ou de réduire des dépenses comme la politique agricole commune.
Le mécanisme proposé par l'Espagne tente de contourner ces obstacles en misant sur le volontariat : seuls les pays qui souhaitent emprunter via la Commission européenne devraient rembourser. Cependant, en cas de défaut de paiement, le budget européen servirait de garantie aux investisseurs. Cela suscite des craintes chez les États les plus prudents, qui craignent de devoir payer indirectement les dettes de leurs voisins. Le groupe de réflexion européen Bruegel a souligné la nécessité de donner à la Commission des pouvoirs budgétaires d'urgence pour mobiliser ses propres recettes, sans dépendre des contributions nationales. Cela nécessiterait de nouvelles sources de revenus pour l'UE, comme un impôt sur les entreprises ou une part des recettes de la taxe carbone.
La dette commune européenne est déjà en augmentation. En 2025, l'UE a émis 240 milliards d'euros d'obligations supplémentaires, dont 150 milliards pour financer le réarmement dans le cadre du programme *SAFE* et 90 milliards pour soutenir l'Ukraine. Ces montants sont bien supérieurs aux standards historiques et même à la moyenne annuelle du plan *NextGenerationEU*. Malgré les désaccords entre États, l'UE parvient à s'entendre sur des financements urgents. Les experts estiment que la pérennisation de la dette commune dépendra des opportunités politiques et des priorités, comme le réarmement ou la lutte contre le réchauffement climatique.

