Crânes transformés en bols et os bouillis: le mystérieux cannibalisme du Néolithique espagnol
Près de Grenade, des archéologues ont découvert des ossements humains portant des traces de découpe, de cuisson et de dents. La raison pour laquelle ces ancêtres mangeaient d'autres humains reste inconnue..
Des archéologues ont mis au jour des ossements humains dans trois grottes situées près de Grenade, en Espagne. Ces restes, datés entre 5 300 et 4 950 avant notre ère, présentent des traces de découpe, de cuisson et de morsures humaines. Parmi les découvertes les plus marquantes figurent des crânes transformés en coupes et des os recouverts de cinabre, un pigment rouge utilisé dans des rites funéraires. Ces éléments suggèrent que ces pratiques étaient répétées sur plusieurs siècles. Les sites étudiés, Malamuerzo, Carigüela et Majolicas, ont livré 714 os et fragments provenant de 36 individus, confirmant ainsi une activité cannibale avérée dans cette région pendant le Néolithique.
L'analyse des ossements a révélé plusieurs indices de cannibalisme. Des marques de dents humaines, des entailles caractéristiques de découpe et une coloration blanche translucide sur certains os indiquent qu'ils ont été bouillis. À Carigüela, des crânes humains ont été réutilisés comme récipients, tandis qu'à Majolicas, des os étaient recouverts de cinabre, un pigment rouge souvent associé à des pratiques rituelles. Ces traces suggèrent que les corps étaient traités de manière spécifique après la mort, que ce soit pour des raisons alimentaires, symboliques ou funéraires. Les chercheurs ont utilisé une datation au radiocarbone et des analyses microscopiques pour confirmer ces pratiques.
Deux principales hypothèses tentent d'expliquer ces pratiques. La première, appelée exocannibalisme, suppose que ces communautés consommaient les corps de leurs ennemis capturés lors de conflits, comme une forme de vengeance ou de domination. La seconde, l'endocannibalisme, suggère que les morts étaient mangés au sein de leur propre communauté, peut-être pour maintenir un lien avec leur âme ou les accompagner vers l'au-delà. Palmira Saladié, archéologue à l'Institut catalan de paléoécologie humaine et d'évolution sociale, souligne que ces pratiques reflètent des changements dans l'organisation sociale et la gestion de la violence et de la mort. Elle note que le cannibalisme dans le sud de la péninsule Ibérique n'était pas un phénomène isolé, mais récurrent tout au long du Néolithique.
Palmira Saladié explique que déchiffrer les motivations derrière ces pratiques reste complexe. Les vestiges matériels ne permettent pas toujours de comprendre pleinement les significations relationnelles ou les aspects immatériels de ces comportements. Le cannibalisme humain englobe une grande variété de formes, de fonctions et de contextes, ce qui en fait l'un des sujets les plus difficiles à étudier en archéologie préhistorique. Pour éclairer ces pratiques, les chercheurs s'inspirent parfois d'exemples modernes, comme les Korowai de Papouasie-Nouvelle-Guinée, où le cannibalisme est lié à des croyances spirituelles, ou les Wari d'Amazonie, qui consommaient les morts pour les libérer vers l'autre monde.
Ces découvertes s'inscrivent dans le Néolithique, une période de transition majeure pour les sociétés humaines, marquée par l'adoption de l'agriculture, la sédentarisation et l'émergence de nouvelles structures sociales. La pratique du cannibalisme dans cette région et à cette époque reflète des dynamiques complexes, notamment des conflits entre groupes, des rites funéraires particuliers ou des croyances liées à la mort. Les ossements analysés proviennent d'une période allant de 5 300 à 4 950 avant notre ère, ce qui montre que ces pratiques étaient ancrées dans les traditions de ces communautés sur plusieurs siècles.

