Mettre la science au pas : un scénario français
Quand Donald Trump s’attaque aux universités et à la recherche américaines, chacun se console en se disant qu’au moins, cela ne pourrait pas arriver en France, pays des Lumières, patrie de Louis Pasteur et de Marie Curie. Cette note montre le contraire : ultra-centralisé et peu autonome, le système français d’enseignement supérieur et de recherche est structurellement vulnérable à une prise en main politique, et les contre-pouvoirs pour l’en protéger sont quasi inexistants..
En janvier 2025, Donald Trump revient au pouvoir aux États-Unis et décide de réduire drastiquement les financements fédéraux alloués à la recherche. Le National Institutes of Health (NIH, un organisme public de recherche médicale) voit son budget diminuer de plus de 4 milliards de dollars par an. Des institutions comme Harvard perdent 2 milliards de dollars de subventions, tandis que 9 milliards sont gelés pour une dizaine d’autres grandes universités. Parallèlement, l’administration restreint l’accès à l’information scientifique en supprimant des données, en coupant des budgets et en licenciant des chercheurs, notamment dans les sciences du climat. Sous prétexte de lutter contre le wokisme (un terme controversé désignant des idées progressistes sur l’égalité ou la diversité), elle interdit l’utilisation de mots comme « diversité », « équité » ou « changement climatique » pour obtenir des financements fédéraux. Le 4 juin 2025, Trump signe un décret interdisant aux étudiants étrangers d’entrer aux États-Unis pour étudier à Harvard, invoquant des raisons de sécurité nationale. Ces mesures provoquent une crise majeure : selon un sondage de la revue Nature en mars 2025, 75 % des scientifiques américains envisagent de quitter le pays.
Face à ces décisions hostiles à la science, la communauté scientifique américaine et mondiale s’est mobilisée. L’Union européenne a réagi en proposant une initiative française, Choose France for science, lancée par Emmanuel Macron avec un budget de 100 millions d’euros. Cette initiative vise à attirer les chercheurs américains en France en leur offrant des conditions de travail stables et un soutien financier. Cependant, cette réponse européenne soulève une question : la France est-elle vraiment un refuge pour les scientifiques ? L’article explore cette problématique en analysant la structure centralisée de la recherche et de l’enseignement supérieur en France, qui pourrait rendre le système vulnérable à des pressions politiques similaires.
La France se distingue par un système très centralisé de l’enseignement supérieur et de la recherche, hérité de l’époque napoléonienne. Contrairement à d’autres pays européens, les universités françaises dépendent presque entièrement des subventions publiques. Par exemple, en 2023, les établissements publics d’enseignement supérieur et de recherche en France ont reçu 18,2 milliards d’euros de recettes, dont 76 % (13,8 milliards) provenaient de la subvention pour charges de service public, versée directement par l’État. Les universités n’ont pas d’autonomie financière réelle : leurs budgets sont contrôlés ligne par ligne par le ministère, et les critères d’allocation des fonds sont opaques. Cette centralisation expose le système à des ingérences politiques, comme le montre le classement de l’European University Association où la France se classe 32e sur 35 pays pour l’autonomie des universités.
Le financement de la recherche en France repose à 97,3 % sur des fonds publics, directs ou indirects. En 2023, seulement 2,7 % des recettes (588 millions d’euros) provenaient de sources privées non subventionnées, comme les droits d’inscription ou le mécénat. Les 24 % restants de ressources « propres » incluent des financements publics via des programmes comme l’Agence nationale de la recherche (ANR) ou les fonds européens. Cette dépendance au financement public rend les universités vulnérables aux décisions politiques. Par exemple, la subvention de chaque université est fixée discrétionnairement par l’État chaque année, sans transparence sur les critères utilisés. En comparaison, des pays comme le Danemark ou les Pays-Bas financent aussi massivement leurs universités, mais avec une autonomie financière bien plus grande, ce qui limite les risques d’ingérence.
La Loi de programmation de la recherche (LPR), promulguée en décembre 2020, prévoyait une augmentation de 5 milliards d’euros du budget de la recherche sur dix ans (2021–2030), pour un effort total de 26,3 milliards d’euros. Cependant, dès 2025, cette trajectoire n’est plus respectée : les crédits de la Mission Interministérielle Recherche et Enseignement Supérieur (MIRES) ont diminué de 1,2 milliard d’euros depuis 2019, une fois l’inflation prise en compte. Cette loi, censée protéger la recherche des alternances politiques, s’est révélée insuffisante. La Cour des comptes a souligné en 2024 que le modèle français manque de stabilité, car les gouvernements successifs peuvent s’affranchir des engagements pris. Cette fragilité rend le système encore plus vulnérable à des pressions politiques en cas de changement de majorité.
Si un parti autoritaire arrivait au pouvoir en France, il disposerait de leviers bien plus puissants qu’aux États-Unis pour orienter la science. Le système centralisé permet de contrôler les budgets, les nominations des dirigeants d’universités et des organismes de recherche, et même les capacités d’accueil des formations. Par exemple, les recteurs (représentants de l’État dans les académies) sont nommés par le pouvoir central et supervisent les universités. Les présidents d’universités sont nommés par le Président de la République, et les droits d’inscription sont fixés par décret ministériel. Ces mécanismes, combinés à l’absence de transparence dans l’allocation des fonds, pourraient permettre à un gouvernement de bloquer des recherches ou des formations jugées indésirables, ou de limiter l’accès des étudiants étrangers. L’article analyse ensuite les positions du Rassemblement national (RN) et sa capacité à mettre en œuvre de telles mesures.
La France se distingue par son manque d’autonomie pour ses universités, contrairement à d’autres pays européens. Par exemple, le Danemark et les Pays-Bas financent aussi massivement leurs universités, mais avec une autonomie financière bien plus grande : leurs établissements reçoivent une enveloppe globale qu’ils gèrent librement, sans contrôle étatique détaillé. En France, les universités n’ont pas cette liberté : leur budget est renégocié chaque année, et les critères de financement sont opaques. Cette situation place la France en 28e position sur 35 pays dans le classement Scoreboard 2023 de l’European University Association pour l’autonomie financière. À l’inverse, le Canada offre un modèle où les universités ont une autonomie de gouvernance, avec des conseils d’administration indépendants qui peuvent révoquer un président, ce qui limite les risques d’ingérence politique.
La dépendance extrême au financement public et le manque d’autonomie des universités en France rendent le système scientifique vulnérable aux pressions politiques. Un gouvernement pourrait, par exemple, réduire le budget d’une université ou d’un organisme de recherche pour sanctionner des travaux ou des formations jugés contraires à ses idées. Les nominations des dirigeants d’universités et des organismes comme le CNRS ou l’INSERM (organismes publics de recherche) sont aussi contrôlées par l’État, ce qui facilite les ingérences. Enfin, l’absence de modèle transparent d’allocation des fonds permet des décisions discrétionnaires, comme baisser la subvention d’un établissement sans justification claire. Ces mécanismes exposent la science française à des risques similaires à ceux observés aux États-Unis sous Trump, mais avec des outils de contrôle encore plus puissants.

