Pourquoi est-ce que nous nous envoyons des messages à nous-même ? Ou comment nous nous approprions les technologies
S’envoyer un message permet de mieux éclairer sa journée. Rui Silvestre/Unsplash , CC BY Détourner la fonction première d’une technologie pour mieux se l’approprier révèle que nous la percevons comme un moyen de répondre à certains de nos besoins – que ces derniers soient ou non ceux que ses concepteurs ont anticipés.
L’envoi de messages à soi-même est une pratique courante et surprenante, observée dès l’apparition des e-mails, notamment dans un cadre professionnel. Aujourd’hui, cette habitude s’étend aux messageries instantanées comme WhatsApp, qui a même intégré une fonctionnalité dédiée pour faciliter l’envoi et la consultation de ces messages. Cette tendance illustre un phénomène plus large : l’appropriation des technologies par les utilisateurs. Cette pratique révèle que les individus détournent parfois les outils numériques de leur fonction initiale pour répondre à des besoins personnels ou professionnels, qu’ils aient été anticipés par les concepteurs ou non. Par exemple, une boîte de réception d’e-mails peut devenir une liste de tâches improvisée, montrant comment les utilisateurs adaptent les technologies à leurs usages quotidiens.
L’appropriation des technologies désigne le processus par lequel les utilisateurs transforment un outil en un support de leurs activités, souvent de manière inconsciente. Ce concept s’applique à des objets du quotidien comme un marteau, utilisé pour enfoncer un clou, ou une montre, consultée pour connaître l’heure. Avec la généralisation des smartphones et des ordinateurs, cette appropriation s’étend aux applications numériques. Par exemple, lancer une recherche Google est devenu un réflexe pour trouver une information, remplaçant l’usage d’un dictionnaire. De même, partager un événement via Facebook ou WhatsApp est devenu une habitude spontanée. Ces technologies deviennent « transparentes » : l’attention de l’utilisateur se concentre sur l’objectif (trouver une information ou communiquer), et non sur l’outil lui-même.
L’automatisation des séquences d’actions explique en partie pourquoi nous utilisons les technologies de manière fluide et sans réfléchir. Lorsqu’un utilisateur découvre une application, comme un outil de messagerie, il doit d’abord apprendre à l’utiliser : identifier comment envoyer un message, accéder à ses contacts, etc. Avec une utilisation répétée, ces actions deviennent automatiques, comme changer les vitesses d’une voiture. Cette automatisation repose sur la capacité du cerveau à internaliser des combinaisons d’actions récurrentes, ce qui permet de réaliser des tâches complexes sans effort conscient. Par exemple, envoyer un message sur WhatsApp devient une action machinale après quelques utilisations.
Le phénomène clé de l’appropriation est l’association entre un besoin (par exemple, se souvenir d’une tâche) et une technologie (comme un agenda électronique ou une messagerie instantanée). Cette association se construit au fil du temps et devient si naturelle que l’utilisateur lance une application sans y penser. Par exemple, pour se rappeler une tâche professionnelle, une personne peut utiliser sa boîte de réception d’e-mails comme une liste de tâches improvisée. Cette association besoin/moyen est une construction psychologique qui résulte de l’activité humaine, à la fois productive (réaliser des tâches) et constructive (développer des moyens pour les réaliser). Elle permet à l’individu et à la société de s’adapter et d’évoluer.
L’appropriation des technologies ne suit pas toujours les intentions des concepteurs. Par exemple, un pot de confiture peut servir à ranger des stylos, ou un crayon peut devenir un accessoire de coiffure. Ces détournements ponctuels peuvent devenir récurrents s’ils s’avèrent utiles. Dans le domaine numérique, l’envoi de messages à soi-même illustre ce détournement : une fonctionnalité conçue pour communiquer est utilisée comme un pense-bête. Les plateformes comme WhatsApp ou les e-mails deviennent ainsi des outils polyvalents, répondant à des besoins variés, parfois éloignés de leur usage initial. Cela montre que le succès d’une technologie dépend moins de ses caractéristiques techniques que de la façon dont les utilisateurs la perçoivent et l’adaptent.
Les technologies numériques, comme les réseaux sociaux, réussissent parce qu’elles répondent à des besoins fondamentaux des humains. Par exemple, ces plateformes permettent de rester en contact avec les autres, un besoin crucial pour l’être humain. Elles offrent aussi un moyen de partager sa vision du monde, ce qui peut rassurer, ou même d’assouvir des tendances moins positives comme le narcissisme ou la violence. L’envoi de messages à soi-même s’inscrit dans cette logique : il répond à un besoin basique de mémorisation, autrefois comblé par des outils comme les agendas papier ou les post-it. Avec les smartphones, les messageries instantanées sont devenues un moyen pratique et accessible pour se souvenir de tâches ou d’informations importantes.
Un exemple concret de cette appropriation est l’utilisation de la boîte de réception d’e-mails comme une liste de tâches. Dans un contexte professionnel, où les échanges passent souvent par le mail, garder ces messages permet de ne pas oublier les tâches associées. Si cette méthode s’avère efficace, elle se renforce avec le temps : la boîte de réception devient progressivement une « to-do list » improvisée. Pour des besoins non liés à un message existant, l’utilisateur crée alors un message dédié et se l’envoie à lui-même. Cette pratique, bien que simple, illustre comment une technologie peut être détournée pour répondre à un besoin spécifique, montrant la flexibilité des outils numériques.

