Rose-Marie Lagrave, sociologue
De l’école communale à l’EHESS, comment l’Éducation nationale, des enseignants dévoués et sa détermination lui ont permis d’échapper à sa condition sociale et de se faire une place dans le monde universitaire..
Rose-Marie Lagrave, sociologue française spécialisée dans les questions de genre, raconte dans ce podcast son parcours exceptionnel d'ascension sociale. Née dans un milieu rural modeste, elle doit son émancipation à l'école publique, qui devient pour elle un outil d'échappée de sa condition sociale. Encouragée par des instituteurs qu'elle qualifie de premiers alliés d'ascension, elle obtient une bourse pour intégrer le lycée de jeunes filles de Caen. Ce passage marque à la fois une ouverture vers de nouveaux horizons culturels et intellectuels, mais aussi la prise de conscience douloureuse de ses origines sociales, qu'elle décrit comme une honte. Son parcours illustre ainsi le rôle ambivalent de l'école : à la fois vecteur d'émancipation et miroir des inégalités sociales.
Dans les années 1960, Rose-Marie Lagrave poursuit des études de sociologie à la Sorbonne, tout en travaillant dans une fabrique de bijoux pour subvenir à ses besoins. Cette période parisienne est marquée par une vie intellectuelle et culturelle intense, ainsi que par son engagement dans les mouvements sociaux de l'époque, notamment Mai 68. Elle se marie et devient mère de deux enfants, tout en menant ses études. En 1979, elle obtient sa thèse de sociologie à la Sorbonne, intitulée Le village romanesque : 1950-1960, sous la direction de Georges Balandier. Ce travail de recherche, qui explore la représentation du village dans la littérature, marque le début de sa carrière académique et son retour sur ses origines rurales.
Après sa thèse, Rose-Marie Lagrave intègre l'École des hautes études en sciences sociales (EHESS) en 1976. Elle y poursuit des recherches en sociologie rurale, notamment sur le rôle des agricultrices, un sujet alors peu exploré. En 1993, elle devient directrice d'études à l'EHESS, une consécration qui couronne son parcours. Son ascension soulève une question centrale dans ses travaux : doit-elle sa réussite à son travail personnel, aux rencontres décisives ou aux institutions qui l'ont soutenue ? Cette réflexion s'inscrit dans les analyses de Pierre Bourdieu sur la reproduction sociale, un concept désignant les mécanismes par lesquels les inégalités sociales se perpétuent d'une génération à l'autre.
Rose-Marie Lagrave consacre une partie de ses recherches aux mondes ruraux et aux femmes qui y vivent, un sujet qu'elle explore notamment dans son livre Celles de la terre. Agricultrice : l'invention politique d'un métier (1988). Ses travaux interrogent la place des femmes dans l'agriculture, un domaine traditionnellement dominé par les hommes, et analysent comment leur rôle évolue dans un contexte de modernisation des campagnes. Elle s'intéresse également à la représentation des classes sociales dans la littérature et à la construction des identités, des thèmes qu'elle aborde dans Le village romanesque (1980) et Voyage aux pays d'une utopie déchue (1998).
Parmi ses publications récentes, on trouve Se ressaisir. Enquête autobiographique d'une transfuge de classe féministe (2021), où elle analyse son propre parcours comme un exemple de mobilité sociale ascendante. En 2023, elle publie Une conversation en collaboration avec Annie Ernaux, une discussion sur la littérature et l'engagement féministe. Son dernier ouvrage, La mort devant soi. Enquête autobiographique, derniers chapitres (2026), prolonge cette réflexion sur l'identité, la classe et le genre. Ses travaux s'inscrivent dans une démarche à la fois académique et militante, visant à déconstruire les mécanismes de domination sociale et à promouvoir l'égalité.
Rose-Marie Lagrave a travaillé en étroite collaboration avec Pierre Bourdieu, l'un des sociologues français les plus influents du XXe siècle. Leur collaboration est documentée dans l'ouvrage *Travailler avec Bourdieu* (2004), coécrit avec Pierre Encrevé. Ses recherches s'appuient sur les méthodes de la sociologie critique, une approche qui vise à révéler les structures invisibles de pouvoir et d'inégalité dans la société. En tant que directrice d'études à l'EHESS, elle a également formé plusieurs générations de chercheurs, contribuant à diffuser ces méthodes et à enrichir le champ des sciences sociales en France. Son parcours et ses travaux en font une figure majeure de la sociologie contemporaine.

