Psypolitique
La psychiatrie peut soigner, mais il lui faut d'une part les moyens matériels de le faire, d'autre part qu'elle puisse identifier scientifiquement les maladies qu'elle doit prendre en charge. Ce n'est qu'ainsi qu'elle pourra sortir de la misère où elle est aujourd'hui plongée..
L’ouvrage Misère de la psychiatrie de Steeves Demazeux explore les liens entre psychiatrie et politique, en retraçant l’histoire de cette discipline depuis la seconde moitié du XVIIIe siècle jusqu’à aujourd’hui. L’auteur défend l’idée qu’une psychiatrie véritablement scientifique et efficace doit être soutenue par des moyens politiques, tout en intégrant les facteurs socio-politiques dans la compréhension des troubles mentaux. Demazeux s’appuie sur des décennies de recherche en philosophie et histoire épistémologique de la psychiatrie, et publie cet ouvrage dans une collection grand public, rendant accessible un travail initialement destiné à une Habilitation à Diriger des Recherches.
L’auteur examine les critiques adressées à la psychiatrie classique, notamment celles de l’antipsychiatrie (représentée par des figures comme Laing, Szasz ou Basaglia), de la psychothérapie institutionnelle (avec Tosquelles, Oury ou Gentis) et des approches alternatives comme celle de Fernand Deligny ou le village de Geel en Belgique. Demazeux souligne que ces courants, bien que louables dans leur volonté de lutter contre l’exclusion, ont parfois négligé la souffrance psychique au profit de questions individuelles ou morales, au détriment des enjeux politiques de précarité et d’accès aux soins.
Demazeux défend trois thèses centrales : premièrement, la psychiatrie ne peut être médicalisée sans moyens matériels et financiers suffisants pour soigner et mener des recherches. Deuxièmement, son exercice dépend d’un travail socio-politique sur la tolérance envers les différences et les maladies psychiques, par exemple en intégrant des notions comme le handicap ou la vulnérabilité. Troisièmement, ces conditions sont nécessaires pour éviter la psychiatrisation de la misère, un phénomène où les troubles psychiques sont souvent confondus avec des problèmes sociaux. L’auteur propose ainsi un rapprochement entre psychiatrie et médecine somatique, tout en soulignant l’importance des normes médicales et non médicales.
Pour étayer ses arguments, Demazeux utilise des enquêtes régionales et des études de cas concrets, comme l’impact des vaccins ou du lithium en psychiatrie. Il réfute l’idée que la psychiatrie ne peut être une science à part entière, en montrant que médecine somatique et psychiatrie opèrent de manière similaire, dans un cadre politique commun. L’ouvrage s’inscrit dans un réseau d’études françaises en philosophie analytique de la santé, aux côtés d’auteurs comme Élodie Giroux ou Denis Forest, et met en lumière des travaux anglo-saxons peu connus en France.
Malgré ses qualités, l’ouvrage est parfois critiqué pour son manque d’explicitation sur certains points, comme le rapprochement entre psychiatrie et médecine somatique. Demazeux est également sévère envers les courants antipsychiatriques, bien qu’il reconnaisse leurs apports. Certains passages, comme la description de l’hôpital de Saint-Alban pendant la Seconde Guerre mondiale, sont jugés trop concis et omettent des détails importants, comme le rôle de Paul Balvet dans l’organisation de l’hôpital. De plus, l’utilisation de termes comme « institution totalitaire » pour décrire la psychothérapie institutionnelle est contestée, car elle simplifie des débats complexes.
Demazeux aborde trois convergences majeures entre science, médecine et psychiatrie : le lien entre biologie et psychiatrie (notamment avec la psychiatrie de précision), les modélisations communes du soin (comme les notions de vulnérabilité ou de handicap), et la combinaison des facteurs individuels et environnementaux dans les maladies. Cependant, ces convergences sont elles-mêmes sujettes à débat, car elles impliquent des choix épistémologiques et éthiques complexes. Par exemple, la définition des maladies psychiatriques selon leur part biologique, fonctionnelle ou sociale reste controversée, tout comme les techniques thérapeutiques qui en découlent.
L’auteur conclut que les jeux sont ouverts pour la psychiatrie, tant sur le plan scientifique que politique. Il insiste sur la nécessité de poursuivre les recherches et les débats pour améliorer les soins et la tolérance envers les différences. Cependant, il met en garde contre l’idée d’une conciliation trop rapide entre les différents courants, car les approches scientifiques et thérapeutiques ne sont pas toujours compatibles. Demazeux invite à maintenir ouvertes les controverses, tout en reconnaissant l’importance d’une psychiatrie scientifiquement fondée et politiquement soutenue.

