Au fond de la mer Rouge, les « bassins mortels » salés recèlent des indices sur les premières années de la vie sur Terre
Des extrêmophiles prospèrent dans les bassins de saumure de la mer Rouge. Leurs signatures géochimiques, conservées dans les sédiments, suggèrent un mécanisme de production d'énergie antérieur à l'oxygène atmosphérique..
Au fond de la mer Rouge, des scientifiques ont découvert des bassins d’eau extrêmement salée, surnommés « bassins mortels ». Ces étendues d’eau, dont la salinité dépasse parfois 400 grammes par litre (contre 35 g/L pour l’eau de mer normale), sont si concentrées qu’elles tuent presque toute forme de vie à leur contact. Leur profondeur peut atteindre 2 000 mètres, et leur température oscille entre 20 et 50 °C. Ces bassins se forment lorsque l’eau de mer s’infiltre dans des couches de sel souterraines, se charge en minéraux et remonte sous forme de saumure. Leur étude offre une fenêtre unique sur les conditions extrêmes qui régnaient sur Terre il y a des milliards d’années, lorsque la vie commençait tout juste à émerger.
Ces bassins salés agissent comme des capsules temporelles. Leur composition chimique, riche en magnésium, calcium et sulfates, ressemble à celle des océans primitifs il y a 3,5 à 4 milliards d’années. À cette époque, la Terre était un environnement hostile, avec une atmosphère dépourvue d’oxygène et des océans bien plus acides qu’aujourd’hui. En analysant les micro-organismes capables de survivre dans ces bassins (comme des bactéries extrêmophiles), les chercheurs espèrent comprendre comment la vie a pu s’adapter à ces conditions extrêmes. Ces organismes, appelés archées, pourraient être des vestiges des premiers êtres vivants sur Terre, offrant des indices sur les mécanismes de survie dans des milieux hostiles.
Pour étudier ces bassins, les scientifiques utilisent des robots sous-marins équipés de capteurs et de caméras haute résolution. Ces engins, comme le ROV (Remotely Operated Vehicle), permettent de prélever des échantillons d’eau et de sédiments sans perturber l’écosystème. Les analyses en laboratoire révèlent la présence de composés organiques et de métaux, essentiels pour reconstituer l’histoire géochimique de ces milieux. Une expédition récente a permis de cartographier plus de 25 bassins dans la partie nord de la mer Rouge, dont certains mesurent jusqu’à 10 kilomètres de long. Ces données aident à modéliser les conditions des océans primitifs et à tester des hypothèses sur l’apparition de la vie.
Les résultats pourraient bouleverser les théories sur l’origine de la vie. Certains chercheurs suggèrent que ces bassins pourraient abriter des formes de vie encore inconnues, capables de se développer dans des environnements où l’eau est si dense qu’elle devient presque visqueuse. Leur étude pourrait aussi éclairer les mécanismes de formation des premiers organismes vivants, comme les stromatolithes (structures rocheuses formées par des colonies de bactéries). Enfin, ces travaux pourraient avoir des applications en astrobiologie, notamment pour la recherche de vie sur d’autres planètes ou lunes, comme Europe (lune de Jupiter) ou Encelade (lune de Saturne), où des océans souterrains salés existent.
Malgré leur potentiel, ces bassins restent difficiles à explorer. Leur profondeur et leur salinité extrême rendent les missions coûteuses et risquées. Les robots doivent être spécialement conçus pour résister à la corrosion et à la pression, tandis que les échantillons doivent être manipulés avec précaution pour éviter toute contamination. De plus, l’interprétation des données est complexe, car les processus géochimiques en jeu sont encore mal compris. Les scientifiques soulignent aussi que ces bassins ne sont qu’un modèle parmi d’autres : d’autres environnements extrêmes, comme les sources hydrothermales ou les lacs alcalins, pourraient aussi fournir des indices sur l’origine de la vie.

