À Ramallah, la guerre tranquille de deux glaciers autour de la “bouza”
Dans la capitale de la Cisjordanie, deux échoppes proposant un type de glace levantine, situées à quelques mètres l’une de l’autre, se livrent une vraie-fausse concurrence depuis plus de trente ans. Une rivalité qui raconte aussi une certaine histoire de la ville, explique “The New York Times”..
À Ramallah, capitale de la Cisjordanie, deux magasins de glaces se disputent la préférence des habitants depuis plus de trente ans. Le premier, Rukab, fondé en 1941 par une famille fondatrice de la ville, est considéré comme une institution locale. Son nom est même associé à la rue principale de Ramallah, souvent appelée la rue Rukab. Le second, Baladna, ouvert en 1992 par Iskandar Imseeh, un ancien employé de Rukab, est situé à quelques portes de distance. Ces deux échoppes proposent un type de glace levantine appelée bouza, devenue un symbole culturel de la ville. Leur rivalité, autrefois marquée, s’est aujourd’hui transformée en une compétition amicale, reflétant une histoire locale riche et complexe.
La bouza est une glace traditionnelle levantine, distincte des glaces occidentales comme les glaces à l’italienne ou américaines. Contrairement à ces dernières, qui sont barattées avec de l’air pour les rendre légères, la bouza est pilée et étirée, puis épaissie avec de la gomme arabique. Cette technique lui confère une texture dense, élastique et fondante lentement, offrant une expérience de mastication unique. Le terme bouza pourrait dériver du mot turc ottoman buz, signifiant glace. Pour les habitants de Ramallah, cette glace est bien plus qu’un dessert : elle représente une institution palestinienne incontournable, souvent décrite comme la seule qui ne déçoive jamais.
La rivalité entre Rukab et Baladna, bien que réelle à l’origine, s’est apaisée au fil des décennies. Aujourd’hui, leurs gérants actuels, Jimmy Rukab et Imad Imseeh, entretiennent des relations amicales, voire familiales par alliance. Cette coexistence pacifique illustre comment une compétition commerciale peut évoluer vers une forme de solidarité locale. Les deux magasins, situés à quelques mètres l’un de l’autre, symbolisent à la fois la division et l’unité des habitants de Ramallah. Leur histoire reflète aussi des dynamiques plus larges, comme les déplacements de population liés au conflit israélo-palestinien, puisque Baladna a été fondé par une famille originaire de Lydda (aujourd’hui Lod, en Israël), ayant trouvé refuge à Ramallah en 1948.
Rukab et Baladna incarnent bien plus que de simples commerces : ils sont des piliers de l’identité locale de Ramallah. Leur présence dans la ville depuis des décennies en fait des repères culturels, presque des monuments vivants. La *rue Rukab*, nommée d’après le premier magasin, est devenue un lieu de passage incontournable pour les habitants et les visiteurs. Ces deux établissements, par leur rivalité devenue légendaire, soudent la communauté tout en la divisant symboliquement. Leur histoire illustre comment des éléments du quotidien, comme une glace, peuvent devenir des marqueurs d’une identité collective et d’une résilience face aux défis historiques et politiques.

