Feux de forêt : derrière les flammes et les fumées, des inégalités sociales de santé invisibles que la France ne mesure pas
L’ESSENTIEL Les fumées de feux de forêt produisent des effets majeurs sur la santé des populations. Des données internationales montrent que les groupes sociaux les plus vulnérables sont particulièrement concernés.
L’année 2026 marque un record historique en France avec plus de 119 000 hectares brûlés par 14 320 incendies dès fin juillet. Ce chiffre dépasse le précédent record de 1976, où 88 000 hectares avaient été touchés. Parmi les feux les plus marquants, celui de Saumos en Gironde a ravagé plus de 42 000 hectares, devenant le plus grand incendie depuis celui des Landes de Gascogne en 1949 (50 000 hectares et 82 morts). Ces mégafeux, proches de métropoles comme Paris ou Bordeaux, créent des phénomènes météorologiques spécifiques comme les pyrocumulonimbus, des nuages d’orage générés par la chaleur intense des incendies. Cette situation a révélé deux enjeux majeurs : les risques économiques (impact sur le tourisme, assurances, reconstruction) et les risques sanitaires liés aux fumées.
Les fumées des feux de végétation contiennent un mélange complexe de polluants, dont des particules fines (PM 2,5), bien plus toxiques que celles issues de la pollution urbaine classique comme celle des véhicules. Selon l’Agence nationale de sécurité sanitaire (Anses), le risque d’hospitalisation pour causes respiratoires est jusqu’à dix fois plus élevé avec ces particules qu’avec celles de la pollution de fond. Pourtant, les indices officiels de qualité de l’air, calibrés sur la pollution urbaine, sous-estiment ce danger. Les fumées voyagent sur des dizaines, voire des centaines de kilomètres, affectant des populations qui n’ont pas été exposées directement aux flammes. En 2026, des milliers de masques FFP2 ont été distribués à Bordeaux en raison de l’air irrespirable, illustrant l’urgence sanitaire.
Une étude préliminaire a croisé les données des incendies (42 517 feux entre 2009 et 2024) avec l’Indice de défavorisation environnementale (EDI), qui mesure la précarité socio-économique à l’échelle des communes. Les résultats montrent que les populations des communes les plus défavorisées (5e quintile) ont été exposées à 5,7 fois plus de feux et de surfaces brûlées que les communes les plus aisées. En tenant compte du nombre d’habitants, le fardeau est 25 fois plus lourd dans ces zones, où vivent 15,3 millions de personnes contre 1,9 million dans les communes favorisées. Ces inégalités persistent même lors des années à faible activité incendie, avec une exposition 4,2 fois plus fréquente pour les plus précaires.
Les personnes en situation de précarité socio-économique sont particulièrement vulnérables aux fumées des feux en raison de plusieurs facteurs : logements mal isolés, habitat suroccupé, absence de véhicule pour évacuer, accès limité à l’information, pathologies chroniques plus fréquentes et moyens insuffisants pour s’adapter (masques, purificateurs d’air). L’Anses souligne que ces populations, aux côtés des enfants, femmes enceintes et personnes âgées, sont explicitement identifiées comme les plus à risque. Les logements précaires, par exemple, laissent entrer davantage de particules fines, aggravant les problèmes respiratoires et cardiovasculaires.
En Californie, les inégalités face aux feux sont documentées depuis des années sous le terme d’injustice environnementale. Les communautés amérindiennes, noires ou hispaniques, souvent résidant dans des quartiers pauvres, sont surexposées aux fumées et aux risques sanitaires. Ces travaux ont influencé les politiques publiques locales, avec des plans d’adaptation ciblés et des dispositifs de compensation (climatisation, purificateurs d’air). En France, cette problématique reste largement ignorée, malgré des recherches émergentes et une expertise de l’Anses. Le modèle français, axé sur la gestion de crise et la sécurité civile, n’intègre pas encore pleinement la dimension sociale et sanitaire des incendies.
Pour réduire ces inégalités, plusieurs pistes sont envisagées en France. L’Anses propose d’intégrer la signature spécifique des fumées de feux dans les indices de qualité de l’air, afin d’éviter une sous-estimation du danger. Une surveillance sanitaire post-incendie ciblée sur les populations vulnérables et une aide concrète (purificateurs d’air, masques, évacuation) pourraient être mises en place dans les communes les plus défavorisées. Enfin, une meilleure coordination entre politiques d’aménagement du territoire, santé publique et gestion des risques est nécessaire pour traiter le problème de manière structurelle plutôt que ponctuelle.

