Où sont passées les utopies ?
On ne publie plus que des romans dystopiques, observe la philosophe et écrivaine belge Tinneke Beeckman dans le quotidien belge en néerlandais “De Standaard”, et le succès de cet imaginaire littéraire illustre les limites de la politique actuelle. Chaque semaine, “Courrier international” vous propose un billet qui soulève des interrogations sur notre condition moderne en s’appuyant sur des œuvres littéraires, scientifiques et, bien sûr, philosophiques..
L’article souligne l’absence actuelle d’utopies contemporaines dans la littérature, contrairement aux dystopies qui dominent. Une dystopie est un récit décrivant une société future sombre, souvent marquée par des catastrophes écologiques ou sociales, comme dans Nous vivions dans un pays d’été de Lydia Millet (publié en 2020 aux États-Unis et en 2021 en France). À l’inverse, une utopie présente un monde idéalisé, comme dans Utopie (1516) de Thomas More, où une île fictive incarne une société parfaite. L’autrice explique que les utopies reflétaient autrefois l’espoir de maîtriser le monde, une foi typique de la modernité (XVIIᵉ-XVIIIᵉ siècles). Aujourd’hui, les crises climatiques et technologiques semblent avoir érodé cet optimisme, laissant place à des récits angoissés.
L’article s’appuie sur la philosophe Hannah Arendt pour distinguer trois activités humaines fondamentales. D’abord, l’animal laborans désigne l’être humain comme travailleur, engagé dans des tâches cycliques pour assurer sa survie, comme l’agriculture ou la cueillette. Ensuite, l’homo faber représente l’humain comme fabricateur, capable de créer des outils et des objets pour transformer son environnement. Enfin, l’homo sapiens symbolise la capacité humaine à penser, réfléchir et conceptualiser. Arendt souligne que ces trois dimensions sont essentielles pour comprendre les sociétés humaines. Les utopies, en particulier, reposent souvent sur l’idée que l’homo faber peut façonner un monde idéal grâce à la raison et à la technologie.
L’article interroge la disparition des utopies dans le paysage littéraire contemporain. Il évoque une époque où les technologies s’emballent, comme l’intelligence artificielle ou les biotechnologies, sans pour autant résoudre les problèmes sociaux ou écologiques. Les dystopies, comme Nous vivions dans un pays d’été, reflètent cette méfiance envers le progrès technologique et ses conséquences. Contrairement aux utopies classiques, qui promettaient un avenir radieux, les récits actuels mettent en garde contre les dérives possibles. Cette évolution reflète un changement de paradigme : l’optimisme des Lumières, qui croyait en la perfectibilité de l’humanité, a cédé la place à une vision plus sceptique, voire pessimiste, de l’avenir.
Le terme *utopie* a été inventé par Thomas More en 1516 dans son ouvrage *Utopie*. Il y décrit une société idéale sur une île imaginaire, où les problèmes de son époque (pénuries, pauvreté, criminalité) sont résolus grâce à une organisation collective et rationnelle. Cette œuvre s’inscrit dans un contexte historique marqué par les débuts de la modernité, une période où les penseurs croyaient en la capacité de l’humanité à transformer le monde. Hannah Arendt, philosophe allemande du XXᵉ siècle, analyse cette foi dans la maîtrise du monde comme une caractéristique de la modernité. Les utopies de cette époque reflétaient l’espoir d’un progrès continu, porté par la science et la technologie.

