« L’évolution de l’électorat rend possible la victoire de Marine Le Pen à la présidentielle »
L’ESSENTIEL À huit mois du scrutin, les sondages donnent Marine Le Pen victorieuse en 2027, quel que soit son adversaire au second tour. Pour Jean-Yves Dormagen, politiste et fondateur de l’institut Cluster 17 , le front républicain est désactivé.
Pour la première fois dans l’histoire électorale française, les derniers sondages publiés en août 2026 donnent Marine Le Pen gagnante au second tour de la présidentielle de 2027, quel que soit son adversaire. Jean-Yves Dormagen, politiste et fondateur de l’institut Cluster 17, souligne que cette situation est inédite : en 2022, Emmanuel Macron semblait intouchable, mais les rapports de force ont radicalement changé. Les sondages ne prédisent pas l’avenir, mais ils révèlent une tendance actuelle où le front républicain (le rejet massif du Rassemblement national par une majorité d’électeurs) n’existe plus. Par exemple, un électeur sur deux déclare qu’il est impossible de voter pour Marine Le Pen, mais ce rejet est encore plus fort pour ses concurrents comme Édouard Philippe ou Gabriel Attal. La dynamique actuelle rend donc sa victoire crédible, même si des événements imprévus pourraient encore modifier la donne d’ici mai 2027.
Le front républicain désigne traditionnellement le phénomène où une majorité d’électeurs, quelle que soit leur préférence, vote contre l’extrême droite au second tour pour l’empêcher d’accéder au pouvoir. Cependant, selon les études de Cluster 17 réalisées en juillet 2026 auprès de 1 506 personnes représentatives de la population française, ce mécanisme n’est plus actif. Marine Le Pen est désormais moins rejetée que ses adversaires directs : un électeur sur deux déclare impossible de voter pour elle, contre plus d’un électeur sur deux pour des candidats comme Édouard Philippe, Raphaël Glucksmann ou Gabriel Attal. Ce rejet croisé entre les candidats rend sa victoire possible, car les reports de voix entre électorats sont très faibles. Par exemple, une partie de l’électorat de gauche modérée préfère s’abstenir ou voter blanc plutôt que de soutenir Mélenchon face à Le Pen. Cette évolution transforme la nature de l’élection présidentielle, où le vote utile contre l’extrême droite n’est plus automatique.
La progression du Rassemblement national (RN) s’explique en grande partie par la droitisation de l’électorat traditionnel de droite. Depuis 2022, le RN a attiré des électeurs qui votaient auparavant pour Les Républicains, notamment ceux qui soutenaient Nicolas Sarkozy en 2007 ou 2012. Cette dynamique est renforcée par une stratégie de normalisation du RN, qui cherche à adoucir son image pour séduire un public plus large. Par exemple, Marine Le Pen a adopté une posture plus modérée, comme en témoigne la stratégie de la cravate, où elle mise sur un discours plus policé pour élargir son électorat. Cette évolution s’inscrit dans un contexte plus large de radicalisation et de polarisation de la société française, où les clivages sur les valeurs, l’immigration ou l’identité deviennent centraux. Les médias et les réseaux sociaux, comme ceux du groupe Bolloré, amplifient également cette tendance en diffusant des discours plus conservateurs.
L’ascension des partis d’extrême droite n’est pas limitée à la France : elle touche de nombreux pays occidentaux comme les États-Unis, l’Allemagne ou la Grande-Bretagne. Aux États-Unis, l’élection de Donald Trump en 2016 s’est notamment appuyée sur des enjeux identitaires et raciaux, où une partie de l’électorat blanc percevait les minorités comme une menace pour leur statut social. En France, ce phénomène se traduit par des discours sur l’immigration ou l’islam, souvent résumés par le concept de grand remplacement, qui suggère que les minorités remplacent la population autochtone. En Allemagne, l’AfD (Alternative für Deutschland) défend une vision de l’Allemagne fondée sur ses origines ethniques, tandis qu’en Argentine, le vote pour Javier Milei est lié à un rejet des droits des populations autochtones. Ces mouvements partagent une logique commune : ils s’appuient sur la peur de perdre des privilèges ou une identité perçue comme menacée, alimentant ainsi une dynamique réactionnaire.
Contrairement à une idée reçue, les études montrent que les facteurs socio-économiques classiques, comme le revenu ou le chômage, n’expliquent pas à eux seuls la progression des partis d’extrême droite. Par exemple, toutes les tranches de revenus sont représentées dans ces électorats. Le seul facteur sociologique qui ressort clairement est le diplôme : les électeurs de l’extrême droite sont en moyenne moins diplômés. Cela s’explique par le fait que les études favorisent une ouverture aux valeurs progressistes. Les transformations sociales et culturelles jouent donc un rôle bien plus important que les facteurs économiques. Par exemple, l’urbanisation, les changements dans la structure familiale ou la normalisation de l’homosexualité alimentent une réaction conservatrice. Cette dynamique est souvent résumée par le slogan C’était mieux avant, qui idéalise un passé souvent mythifié pour justifier un rejet du présent.
Malgré les sondages favorables, Marine Le Pen peut encore perdre l’élection présidentielle de 2027. Pour cela, plusieurs conditions doivent être réunies. D’abord, le cadrage de la campagne doit évoluer : si les thèmes de l’immigration et de l’identité unifient son électorat, une campagne centrée sur l’Europe, la guerre ou l’économie pourrait diviser son camp entre les souverainistes et les électeurs plus modérés. Ensuite, l’émergence d’un candidat capable de rassembler une partie de la gauche, du centre et de la droite traditionnelle pourrait inverser la tendance. Aucun des candidats testés ne réalise actuellement cette synthèse, mais un rapport de force serré (52-48) montre qu’un léger transfert de voix pourrait suffire. Enfin, la *normalisation* du RN reste incomplète : Marine Le Pen est associée à un risque institutionnel dans une partie de l’électorat. Une campagne mettant en avant ce doute pourrait reconstruire un vote de moindre mal contre elle. Sa victoire est donc crédible, mais pas acquise.

