Pendant la Seconde Guerre mondiale, un chercheur a entraîné des pigeons à guider des missiles : six ans plus tard
Au plus fort de la Seconde Guerre mondiale, les ingénieurs cherchaient par tous les moyens à frapper une cible en mouvement. Les premiers guidages électroniques balbutiaient encore.
En 1940, pendant la Seconde Guerre mondiale, le psychologue américain B.F. Skinner, professeur à l’université du Minnesota, lance le projet Pigeon à la demande de l’armée américaine. L’objectif est d’utiliser des pigeons pour guider des bombes vers des cibles mobiles, comme des navires ennemis. À cette époque, les systèmes électroniques de guidage étaient encore peu fiables. Skinner propose une solution originale : exploiter l’acuité visuelle et la capacité d’apprentissage des pigeons. L’armée finance ce projet à hauteur de 25 000 dollars, une somme significative pour l’époque, et General Mills, un géant de l’agroalimentaire, met à disposition ses ateliers pour développer le système. Skinner lui-même ignorait quels engins ses pigeons devaient piloter, par mesure de secret militaire.
Le système conçu par Skinner repose sur une idée simple mais ingénieuse. Dans le nez de la bombe, une lentille projette l’image du sol sur une plaque translucide. Trois pigeons, chacun équipé d’une lentille et d’une plaque, sont placés côte à côte. Dès que l’image de la cible glisse sur la plaque, l’oiseau picore pour la recentrer. Ses coups de bec actionnent des valves à air qui corrigent la trajectoire de la bombe. Pour éviter les erreurs, le système ne suit la manœuvre que si au moins deux pigeons visent le même point, une règle de majorité. Les tests montrent que les pigeons restent concentrés malgré le bruit, les variations d’altitude ou de température. Leur réaction est si rapide que le système peut corriger la trajectoire en temps réel.
En 1944, une démonstration réussie du projet Pigeon est organisée, mais l’armée américaine décide d’abandonner le programme à l’automne de la même année. Les stratèges militaires estiment que ce projet, bien que fonctionnel, est trop fantaisiste et que les crédits pourraient être mieux utilisés pour des technologies plus immédiates. Le concept est alors considéré comme une lubie, malgré son potentiel innovant. Skinner lui-même raconte cette expérience en 1960 dans la revue American Psychologist, soulignant à la fois l’efficacité du système et son rejet par les décideurs de l’époque. Le projet est officiellement abandonné, mais son influence sur la psychologie et l’apprentissage reste durable.
Six ans après l’abandon du projet Pigeon, en 1948, la marine américaine décide de relancer l’idée. Bien que les détails de cette reprise ne soient pas précisés dans l’article, il est clair que le concept a inspiré de nouvelles recherches. Le projet original de Skinner, basé sur l’apprentissage animal et le conditionnement, a marqué un tournant dans l’histoire de la psychologie comportementale. Ses travaux ont contribué à mieux comprendre comment les animaux, et notamment les oiseaux, peuvent être entraînés à accomplir des tâches complexes. Cette approche a également influencé les méthodes d’éducation et de dressage, bien au-delà du domaine militaire.
Le *projet Pigeon* illustre une période où l’innovation militaire poussait les scientifiques à explorer des solutions inattendues. Bien que le système n’ait jamais été déployé en conditions réelles, il a ouvert la voie à des recherches ultérieures sur l’utilisation d’animaux pour des tâches techniques. Skinner, connu pour ses travaux sur le *conditionnement opérant*, a démontré que les animaux pouvaient être formés à réagir à des stimuli visuels avec une précision remarquable. Son approche a également souligné l’importance de la récompense dans l’apprentissage, un principe toujours enseigné aujourd’hui en psychologie et en éthologie. Le projet reste un exemple marquant de la créativité scientifique en temps de guerre.

