Le monde littéraire québécois rattrapé jusqu’en Suède par l’affaire Thélyson Orélien
Le Québec, invité d’honneur à la Foire du livre de Göteborg, à l’ombre de l’écrivain au cœur d’un scandale..
Le Québec, invité d’honneur à la Foire du livre de Göteborg en Suède, a été confronté à l’affaire Thélyson Orélien, un écrivain québécois accusé d’avoir utilisé l’intelligence artificielle (IA) pour écrire son roman à succès C’était ça ou mourir, publié chez Boréal puis Grasset. Ce scandale a éclaté après des soupçons de plagiat pour des chroniques et d’autres textes littéraires. Le roman, encensé jusqu’alors, a été retiré de la liste du prix Goncourt. La délégation québécoise, composée d’écrivains et d’éditeurs, a dû gérer cette polémique sur place, alors que les Suédois en parlaient surtout en raison de l’écho médiatique en France. Selon Karine Vachon, directrice générale de l’Association nationale des éditeurs de livre (ANEL) du Québec, cette affaire déstabilise le secteur mondial du livre, car elle reflète des enjeux similaires dans plusieurs pays.
L’affaire Orélien soulève deux problèmes majeurs pour le monde littéraire. Le premier concerne l’utilisation de l’intelligence artificielle par les auteurs. L’ANEL prône la transparence : si un écrivain admet avoir utilisé l’IA, il faudrait comprendre son rôle précis, comme la génération d’idées ou l’écriture partielle. L’objectif est de vérifier si l’œuvre reste une création humaine reconnue. Le second problème touche les droits d’auteur. L’ANEL lutte depuis des années contre le pillage des œuvres par les agents conversationnels (modèles d’IA générative), qui s’entraînent sur des millions de livres et d’articles sans autorisation. L’association a déposé un mémoire collectif auprès du gouvernement fédéral canadien et engagé des poursuites contre les entreprises numériques pour violation du droit d’auteur. Ces modèles, comme ceux utilisés par les outils de génération de texte, exploitent des œuvres protégées sans compensation pour les auteurs.
La Foire du livre de Göteborg, la plus importante des pays scandinaves, s’est tenue du 24 septembre au week-end dernier. Elle a accueilli une délégation québécoise de vingt créateurs, dont des auteurs reconnus comme Kim Thúy, Lise Tremblay, Anaïs Barbeau-Lavalette et Michel Jean. Plus de 120 rencontres et débats ont été organisés, ainsi qu’un colloque sur la littérature québécoise à l’université de Göteborg. Cette foire permet de développer les marchés internationaux : depuis les premières négociations pour le statut d’invité d’honneur, une trentaine de traductions de livres québécois ont été réalisées. L’ANEL, qui organise cette vitrine depuis dix ans, vise à renforcer les liens entre les littératures nordiques, notamment avec la Suède, où le marché du livre est moins développé qu’au Québec mais dominé par de grandes surfaces.
La Foire a aussi permis de comparer les écosystèmes du livre entre le Québec et la Suède. Le Québec bénéficie d’une Loi sur le développement des entreprises québécoises dans le domaine du livre (loi 51), adoptée en 1981, qui encadre la commercialisation des produits de l’édition et assure un partage équitable des revenus. Cette loi favorise un réseau solide de librairies agréées et oblige les institutions publiques (bibliothèques, écoles) à s’approvisionner auprès d’elles. En revanche, elle ne fixe pas de prix unique au détail pour les consommateurs, contrairement à la France. La Suède, elle, se distingue par un marché du livre audio très développé, qui a réduit les redevances pour les auteurs et parfois découragé la lecture traditionnelle. Les Suédois achètent beaucoup de livres en ligne ou lors de salons comme celui de Göteborg.
Plusieurs auteurs de la délégation québécoise ont réagi à l’affaire Orélien en précisant leur méthode d’écriture, sans recourir à l’IA. Parmi eux, Nicole Brassard, Éric Chacour et Michel Jean ont expliqué au *Devoir* leur processus créatif, soulignant l’importance de la création humaine dans leur travail. Cette polémique survient dans un contexte où l’ANEL milite pour une régulation claire de l’IA dans la création littéraire. Les éditeurs québécois, comme Boréal, sont particulièrement touchés, car ils incarnent une institution littéraire majeure au Québec. La situation rappelle aussi les défis globaux du secteur, où les modèles d’IA générative exploitent des œuvres protégées sans compensation, un enjeu qui dépasse les frontières québécoises.

