Cuicui, meuh
Et s’il était possible de raconter l’histoire des animaux non plus depuis le point de vue de leurs propriétaires, mais depuis leur point de vue ? Écrire l’histoire du côté des animaux est un défi, mais permet de revisiter bien des épisodes de l’histoire humaine sous un jour nouveau..
L’article présente une approche innovante en histoire : raconter l’histoire non plus depuis le point de vue humain, mais depuis celui des animaux. Cette méthode, appelée histoire animale ou histoire du point de vue animal, vise à donner une voix aux animaux en les considérant comme des acteurs à part entière de l’histoire. Elle permet de revisiter des épisodes historiques sous un angle inédit, en intégrant leur vécu et leur perception. Cette démarche a été initiée dans les années 1980 par Éric Baratay, professeur d’histoire contemporaine à l’université Lyon 3, qui a dû faire face à des scepticismes et des moqueries en raison de son approche jugée inhabituelle. Pourtant, ses travaux ont progressivement convaincu la communauté scientifique, ouvrant la voie à une nouvelle génération de chercheurs comme Nicolas Baron ou Manon Iurettigh.
Le concept d’agentivité animale désigne la capacité des animaux à agir de manière autonome et à influencer leur propre histoire, plutôt que d’être de simples objets passifs manipulés par les humains. Éric Baratay et ses successeurs étudient ainsi comment les animaux, par leurs comportements ou leurs interactions, participent à façonner des événements historiques. Par exemple, les chevaux ont joué un rôle clé dans les batailles, les chiens ont été des compagnons ou des travailleurs indispensables, et les chats ont marqué des cultures entières. Cette approche permet de redonner une place centrale aux animaux dans la narration historique, en montrant qu’ils ne sont pas de simples figurants, mais des acteurs dont les actions ont des conséquences sur les sociétés humaines.
L’un des principaux défis de l’histoire animale réside dans le manque de sources directes. En effet, les animaux ne laissent pas de témoignages écrits, et leur perception est rarement documentée dans les archives humaines. Les historiens doivent donc apprendre à lire entre les lignes pour déceler des indices de leur vécu. Ils s’appuient sur des disciplines complémentaires comme l’éthologie (étude du comportement animal), l’archéozoologie (étude des relations entre humains et animaux dans le passé), ou encore l’analyse de sources variées : photographies, films, témoignages, lettres, articles de presse, manuels vétérinaires ou récits littéraires. Cette méthode interdisciplinaire permet de croiser les approches pour reconstituer, autant que possible, le point de vue des animaux.
L’histoire animale est une discipline résolument interdisciplinaire, car elle nécessite de mobiliser des outils et des connaissances issus de domaines très variés. Historiens, archéologues, littéraires, vétérinaires, biologistes, généticiens et éthologues collaborent pour éclairer le vécu des animaux. Par exemple, l’analyse de squelettes d’animaux retrouvés sur des sites archéologiques (archéozoologie) peut révéler des informations sur leur mode de vie ou leur relation avec les humains. De même, l’étude des représentations artistiques ou littéraires des animaux permet de comprendre comment les sociétés les percevaient. Cette approche permet de tisser des liens entre les sciences humaines et les sciences de la vie, favorisant un dialogue entre disciplines souvent éloignées.
Éric Baratay, professeur à l’université Jean Moulin – Lyon 3 et membre senior de l’Institut universitaire de France, est considéré comme le pionnier de l’histoire animale. Son ouvrage Le Point de vue animal, une autre version de l’histoire (Éditions du Seuil, 2012) a marqué un tournant en démontrant la validité de cette approche. Il a formé une nouvelle génération de chercheurs, dont Nicolas Baron, docteur en histoire contemporaine, et Manon Iurettigh, doctorante en histoire contemporaine à l’université Jean Moulin Lyon 3. Ces chercheurs poursuivent ses travaux en explorant des thèmes comme les cultures félines, les biographies animales ou les histoires équines et canines. Leurs publications récentes, comme Pour une histoire équine des chevaux (2026) ou Une histoire animale du monde (2025), illustrent l’évolution et la diversification de ce champ de recherche.
L’article mentionne plusieurs exemples illustrant l’apport de l’histoire animale. Par exemple, l’étude des *Bêtes des tranchées* (CNRS Éditions, 2013) révèle le vécu oublié des animaux pendant la Première Guerre mondiale, montrant comment les chevaux, les chiens ou les pigeons ont joué un rôle crucial dans les conflits. Un autre exemple est l’ouvrage *Cultures félines (XVIIIᵉ-XXIᵉ siècle)* (Seuil, 2021), qui explore comment les chats ont façonné des cultures entières, des croyances populaires aux dynamiques sociales. Ces travaux montrent que les animaux ne sont pas de simples témoins passifs, mais des acteurs dont les actions et les interactions ont eu un impact significatif sur l’histoire humaine.

