Ruée anticipative début mars puis effondrement en septembre : comment expliquer la consommation de carburant en France en 2026 ?
L’ESSENTIEL : En mars 2026, les consommateurs se précipitent à la pompe avant la hausse des prix. Une véritable ruée bancaire.
En février 2026, une opération militaire entre les États-Unis et Israël contre l’Iran provoque le blocage du détroit d’Ormuz, une voie maritime essentielle pour le transport du pétrole. Environ un cinquième du pétrole et du gaz mondiaux transite par ce détroit. Le prix du baril de pétrole brut passe de 71 dollars américains (soit plus de 63 euros) le 26 février 2026 à plus de 112 dollars (plus de 100 euros) trois semaines plus tard, le 20 mars 2026. Cette hausse brutale des cours du pétrole se répercute directement sur les prix des carburants en France. En mars 2026, le prix de l’essence augmente en moyenne de 17 % sur le mois, et de 25 % à la fin du mois par rapport à fin février 2026. Ce contexte géopolitique et économique crée un choc sans précédent sur le marché des carburants en France.
Face à la hausse annoncée des prix des carburants en mars 2026, les consommateurs français se précipitent aux stations-service pour faire le plein avant que les prix n’augmentent davantage. Ce phénomène s’apparente à une «ruée bancaire» (bank run en anglais), un concept économique où des épargnants retirent massivement leur argent d’une banque par crainte que les autres ne le fassent avant eux, déclenchant ainsi une crise. Ici, les automobilistes achètent du carburant par peur de payer plus cher plus tard. Les paiements par carte bancaire dans les stations-service doublent en quarante-huit heures, avec plus de 6 millions de demandes d’autorisations de paiement enregistrées les lundi 2 et mardi 3 mars 2026, soit deux fois plus qu’un jour de semaine ordinaire. Les ménages anticipent également une hausse générale de l’inflation, passant de 3 % à 5 % (médiane) pour les prix à un an.
En septembre 2026, le prix du gazole atteint un record de 2,41 euros le litre en moyenne nationale le 20 septembre. Cette hausse brutale des prix provoque un effondrement de la consommation de carburant, qui chute de 30 % en dix jours entre le 11 et le 20 septembre 2026. Les consommateurs réagissent à un prix déjà élevé et dissuasif, contrairement à leur comportement en mars où ils anticipaient une hausse future. Ce phénomène illustre la notion d’élasticité-prix, qui mesure la sensibilité de la demande d’un produit aux variations de son prix. Selon une étude de l’Insee de juillet 2023, lorsque le prix du carburant augmente de 1 %, les volumes achetés baissent de 0,21 % à 0,40 % à court terme.
L’étude de l’Insee de juillet 2023 explique ces variations de consommation par deux mécanismes opposés. D’une part, l’anticipation des prix pousse les consommateurs à acheter plus tôt pour éviter une hausse future, créant des pics de demande. D’autre part, une fois le prix élevé, la réaction immédiate des consommateurs se traduit par une baisse de la consommation, car ils réduisent leurs achats pour limiter leurs dépenses. L’élasticité-prix moyenne de la demande de carburant en France se situe entre -0,21 et -0,40, ce qui signifie qu’une hausse de 1 % du prix entraîne une baisse de 0,21 % à 0,40 % des quantités achetées. Les «petits rouleurs», qui parcourent peu de kilomètres, sont plus sensibles à ces variations que les «gros rouleurs».
La baisse de consommation de carburant en septembre 2026 a un impact direct sur les finances de l’État français. Au 30 septembre 2026, les recettes de carburant de l’État affichent une moins-value de 383 millions d’euros par rapport à la même période l’année précédente. Bien que la TVA rapporte 798 millions d’euros de plus, les recettes de la taxe sur les carburants, appelée accises, reculent de 1,18 milliard d’euros. Le gouvernement ne prend pas de mesures comme la baisse des taxes ou le blocage des prix en raison d’un déficit public important. Cette situation illustre comment les variations de consommation, liées aux prix des carburants, peuvent affecter les recettes fiscales de l’État.
L’analyse de ces phénomènes repose sur des données bancaires enregistrées à une fréquence transactionnelle, c’est-à-dire à chaque paiement. Ces données, disponibles à une granularité journalière, permettent d’isoler les variations de consommation liées aux anticipations de prix. Par exemple, les pics ou creux de consommation avant ou après une hausse ou une baisse de prix sont identifiables grâce à ces données, contrairement aux données hebdomadaires ou mensuelles qui lisseraient ces variations. L’Insee utilise ces données pour modéliser l’élasticité-prix de la demande de carburant, en neutralisant l’effet des anticipations pour ne retenir que la réaction des consommateurs au prix réel.

